W ou le souvenir d’enfance, Georges Perec


W ou le sou­ve­nir d’enfance

George Perec,
Gal­li­mard Coll. L’imaginaire, 1993
(Denoël, 1975 pour la pre­mière édition)

w_souvenir

Cette brume insensée
où s’agitent des ombres,
Comment pourrais-je l’éclaircir ?

Raymond Queneau, p.11

Il est des livres qui, après les avoir refermés, les avoir rangés sagement sur le rayon de votre bibliothèque, vous laissent tranquille, indemne, neutre : ce sont parfois de bons livres, vous pouvez y avoir passé un bon moment, avoir vécu de grandes émotions… oui mais voilà, vous reprenez la route de la vie et déjà l’empreinte de ces livres s’efface et un beau jour, sans s’en rendre compte, le livre retourne dans l’oubli.

W ou le souvenir d’enfance de George Perec, je le sais, ne sera pas pour moi de ces livres-là. Ce livre ne m’a pas laissé indemne, bien au contraire il m’a rencontré, touché, trituré, ému (à tel point qu’il m’a vraiment été difficile de rédiger ce billet)… nous nous séparons — eh oui j’ai appris qu’on ne pouvait pas résider dans le livre, juste s’y abriter un instant — et chacun se sépare avec une trace de l’autre. Altérés, le livre et le lecteur.

Maintenant j’aimerais en parler, mais comment ? Comment en parler sans en révéler l’essentiel secret. Cet essentiel qu’il faut découvrir par soi-même au cours de la lecture, ce secret qui est l’intersection centrale du livre et qui par définition est intraduisible, intransmissible. J’ai du me résoudre moi aussi à outrepasser cette aporie, cet indicible pour venir vous en parler un peu.

*  *  *

« Je n’ai pas de souvenirs d’enfance » : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L’on n’avait pas à m’interroger sur cette question. Elle n’était pas inscrite à mon programme. J’en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps.

p.17

W ou le souvenir d’enfance est un roman que l’on peut ranger, malgré son titre étrange, dans le rayon des autobiographies. Et c’est vrai, à mon sens, que ce récit est une des plus belles autobiographies que j’ai pu lire. Enfin ! Une autobiographie… Je ne trouve pas ce terme exact, il y a bien quelque chose comme un récit qui retrace sa vie, mais ce n’est pas, à proprement parlé, le motif principal du livre.

Ce livre est plutôt le difficile et pudique cheminement d’un souvenir qui se dévoile, qui perce la douleur qui le cache, qui voit le jour comme un nouveau né. Un souvenir comme une douleur sur laquelle on ne peut pas mettre de mots et qu’il faut accoucher, coucher, par d’habiles détours, par une distance assumée et maîtrisée, par des raccourcis qui n’en sont pas (ces raccourcis que l’on emprunte pour rallonger le temps, soit que l’on prenne plaisir au voyage, soit que l’on n’est pas pressé d’arriver à son terme et d’y retrouver ce qui nous y attend)1.

Avec W ou le souvenir d’enfance Perec ne fait pas une simple lecture de sa propre vie mais écrit ou réécrit véritablement une histoire. Il écrit son histoire avec pour matériaux deux trames narratives totalement enchevêtrées, l’une fictive, l’autre biographique. Ces deux histoires enchevêtrées sont elle-même divisées en deux récits (différence de temporalité, changement de mode narratif avec la disparition de Winckler dans la seconde partie) qui sont eux-mêmes parfois scindés en deux par un habile jeu de renvois de notes en fin de chapitre… tout ceci donne un peu l’effet de poupées gigognes, ou de pelures d’oignon qu’il faudrait enlever une à une pour arriver à l’essentiel. Tout cela pour retarder, pour ralentir la narration, pour en signifier la rébellion obstinée.

Les dieux du stade par Leni Riefenstahl en 1938L’histoire fictive, je n’en dis que deux mots ici. Elle est à l’origine imaginée par Perec enfant et réinvestit par Perec écrivant sa biographie. Elle se divise en deux parties séparées par cette rupture :

« (…) »

La première partie commence comme une enquête policière, avec un narrateur, un porteur d’énigme, une disparition et se finit sur la solitude du narrateur face à l’énigme : « Mais c’était une question, désormais, à laquelle je pouvais seul répondre… » à laquelle répondent des points de suspension «(…)». Ellipse, disparition ? Quoiqu’il en soit le narrateur disparaît. La seconde histoire se poursuit dans une île qui a donné son nom au roman « W ». Dans cette île : on assiste à la description d’une société entièrement tournée vers un Olympisme poussé à son extrême limite. Ne voulant pas trop déflorer le roman, je donnerais juste un équivalent cinématographique : on « dirait » que ça commence comme Les Dieux du Stade de Leni Riefenstahl et que ça glisse lentement, comme un très long fondu enchainé, sur Nuit et brouillard d’Alain Resnais. Le fondu tombe alors comme une trouée dans le brouillard et l’horreur que l’on sentait poindre alors surgit. Je donne cette maladroite comparaison pour mettre en évidence le glissement esthétique et stylistique de cette fiction. Le ton y est péremptoire, on y parle règlement, organisation, compétition, châtiment… nulle place pour le doute ici, tout y est univoque.

Nuit et brouillard, d'Alain Resnais

Nuit et brouillard, d’Alain Resnais

Entre ces chapitres fictifs, s’insèrent ceux qui montrent Perec dans sa petite enfance… Souvenirs reconstruits le plus souvent à partir de photos, d’éléments épars, des bribes de souvenirs dont il doute au fur et à mesure qu’il les fait remonter à la surface. Il y a une réticence visible à énoncer les phrase. Cependant au milieu de ces détails qui essayent de refaire surface, figurent deux textes très courts, écrits quinze ans plus tôt, qui retracent brièvement la vie et la mort de ses parents. Ces deux textes qui pourraient être une manière un peu brutale d’énoncer le souvenir de la mort de ses parents sont, là encore, ralentis, hachés par les 26 renvois situés à la fin du chapitre (commentaires a posteriori, extrait de journal…)

Ces deux histoires, comme deux tableaux formant un diptyque, on les découvre comme si Perec soulevait lentement, au fil du livre, le drap qui les recouvre, montrant ici ou là un détail qui répond à un autre dans l’autre tableau, ici une question, là une réponse. Perec à son habitude parsème son récit de détails, de signes, de symboles (comme l’explication du W fictif par la croix, le X qui sous sa plume se transforme en crucifix, en croix gammée et en XX chez Chaplin dans lequel on aperçoit, comme flouté, le W), de références (de tête par exemple Melville avec Moby Dick et Bartleby), de digressions, etc.. Cet essaimage de détails, cet éclatement du sens provoque un effet de distanciation, de pudeur assumée… Ce voile, cette brume masque évidemment la disparition essentielle du diptyque. A la fin, ce dévoilement s’accélère sur la dernière partie et Perec, d’un coup sec, dévoile le diptyque dans les toutes dernières pages (qu’il ne faut vraiment pas lire avant la fin).

Au final ce procédé, cette juxtaposition entre le réel et le fictif, le reconstruit et le déconstruit, entre la mémoire et l’imagination, chaque partie imprimant légèrement sur l’autre, en filigrane, comme des photos qui auraient été surimprimées, ce procédé permet à Perec de dépasser son aporie : dire l’indicible, la douleur, l’imprononçable, l’horreur, et mieux que cela, la transmettre au lecteur.

Voilà j’aurais encore beaucoup de choses à dire mais ce serait bavardage, aussi je vais maintenant poser le livre, non loin du Livre des Questions d’Edmond Jabès avec qui il partage en somme le même vertige de l’absence et du langage. Mais je suis sûr que j’y retournerais très vite.

A lire. A relire. A re-relire (…)


En infra...

  1. Je voudrais ouvrir une parenthèse sur ce genre qu’est l'(auto)biographie. A priori, c’est un genre qui m’intéresse peu, non que je ne désintéresse de la vie des écrivains ou des personnages célèbres, mais je trouve souvent ces livres maladroits, mal écrits, trop souvent journalistiques : on suit le récit, chronologique ou non, d’un JE narcissique à travers les méandres de sa propre histoire. L’auteur, souvent, essaye d’y inscrire les événements, les influences qui ont infléchit les orientations de sa vie, de transmettre ses enseignements de la vie auxquels il est difficile d’adhérer, parfois on y trouve de la pudeur, souvent peu de distance. Ces chutes dans le ruisseau : sans doute de la faute à Rousseau.
    A mon sens ceux qui réussissent leur autobiographie (heureusement il y en a quand même) sont ceux qui ont comprit que graphie voulait dire écrire et non lire. Écrire, déconstruire, imaginer, sa propre histoire plutôt que de la lire, de la construire. L’auteur écrit. Le lecteur lit. Ça peut paraître une triviale lapalissade mais songez-y en lisant la prochaine œuvre autobiographique. []

11 Comments W ou le souvenir d’enfance, Georges Perec

  1. ekwerkwe

    Je suis jalouse de tes notes de lecture.
    Ce n’est pas beau, je sais.
    Je reviendrai plus tard, pas le temps ce week-end. Et ça mérite un vrai commentaire!

  2. Anne-Sophie

    Je suis complètement d’accord avec toi : W ou le souvenir d’enfance est l’un de mes livres de chevet (aux côtés des Cahiers de Malte). Dans chacun de ces textes, il y a une véritable volonté de renouveler la forme du roman,; de penser au réel, à la fiction , aux frontières entre l’autobiographie et le roman…

  3. Sébastien

    @Ekwe
    La jalousie est un bien vilain défaut… sauf quand il nous pousse à nous perfectionner 🙂 Comme quoi la jalousie, ça peut être beau aussi. J’attends ton commentaire avec une impatience non dissimulée.

    @Anne-sophie
    Héhé ça fait deux livres de chevet que l’on partage… Sauf que W est pour moi récent… Je ne sais pourquoi, malgré mon parcours universitaire, je suis passé complètement à côté de Perec. J’avais lu « les choses », des bouts par ci par là, puis des bouts de « la vie mode d’emploi, romans »… mais je n’avais jamais approfondi, comme j’ai pu le faire pour Duras (sur laquelle j’ai fait mon mémoire de maitrise inachevé). Mais c’est bien la preuve qu’il ne faut pas s’arrêter aux premières impressions que véhicule un auteur. Et je pense aussi que certaines œuvres nous touchent plus ou moins en fonction du bagage qu’on a pu accumuler.
    C’est pourquoi, je pense, il est important de relire aussi… même si le temps nous paraît trop court pour cela. C’est toujours ce que je me dis : mieux vaut aller à la rencontre d’un livre que d’en effleurer mille.

  4. ekwerkwe

    Aurais-tu déjà tout dit?
    Mes souvenirs sont loin, mais je vais immédiatement (re)relire W, tu m’en fais sentir la nécessité.

    A la première lecture, ça a été un choc: je n’avais pas anticipé la double violence de ce souvenir d’enfance. Cela m’a masqué la plupart des implications autobiographiques du texte, ce procédé pudique (dont tu parles si bien) pour dire l’indicible: à l’inverse du palympseste, peindre/écrire pour révéler ce qui se cache en-dessous. La chagrin de la perte, de l’absence. La douleur aussi de celui qui ne se souvient pas (à l’exact opposé des constructions familiales minutieuses et fictives dont ses romans sont nourris), de celui qui invente pour dire autrement ce qu’il n’a pas la possibilité de dire franchement.

    Alors que dans sa forme, W se dresse plutôt en marge, il est vraiment au coeur de l’oeuvre de Perec, donne autant de clés que de liens. Car je crois que son oeuvre est une vaste tentative de réconciliation auto-biographique, suceptible d’interprétations infinies. Sous des dehors contraints, elle ne parle, en fait, que de l’intime.

  5. Sébastien

    Oui c’est pour cela que je trouve qu’il y a dans la démarche de Perec quelque chose de très proustien. Proust avant de s’attaquer à son oeuvre écrivait des articles et surtout ses Pastiches et mélanges… Comme pour éviter également de rentrer tout de suite dans le vif du sujet.

    Proust l’a plus intellectualisé que Perec car il a écrit la dernière partie du temps retrouvé avant tout le reste. Et que de cette découverte de l’envie d’écrire il entreprend sa recherche.
    Chez Perec il y a sans doute plus d’inconscient, une obstination de masquer cela. Il y a un passage qui m’a beaucoup marqué dans W : il décrit comment vivent les enfants (déjà là je pleure ^^) et ensuite il se dirige au coeur de la Forteresse qui domine la « cité Olympique ». On sait déjà vers quoi il nous emmène. Ce qui m’a frappé c’est l’apparition des tas de dents, de lunettes, de chaussures, etc., enfin de ces horreurs qu’on devrait tous avoir aperçu (dans Nacht und Nebel par exemple afin de ne jamais remettre ça en cause) J’ai tout de suite rapproché cela de sa manie de faire des listes qui peut alors être interprété comme une manie qui masque l’accumulation insupportable. J’ai trouvé ça terrible.

  6. ekwerkwe

    C’est très vrai. La Recherche, pour subtile qu’elle soit, se donne davantage pour ce qu’elle est, il me semble: dans son titre-même, on attend la démarche active qui va guider l’auteur.
    Je ne serais pas surprise d’apprendre qu’au contraire, Perec pour une fois n’avait pas pleinement anticipé ce qui allait résulter de l’écriture de W.

    Les listes: oui, là aussi, d’accord avec toi.
    C’est peut-être aussi un rappel de l’organisation du génocide, qui ne s’est pas fait dans l’improvisation, bien au contraire, mais avec un détachement et un souci d’efficacité tout bureaucratiques.

  7. sylvie

    je n’ai pas lu ce livre.
    Comme toi, le seul que j’ai lu est « les choses ». J’ai feuilleté bien sûr « la vie mode d’emploi », « je me souviens », « la dispartition », et je n’ai même pas pu terminer « penser/classer », alors qu’il me tenait à coeur de le lire, dieu sait pousquoi…
    Mais ton beau billet m’incite à réessayer d’emprunter le chemin vers cet auteur que je n’arrive pas à lire mais que j’aime bien. C’est un copain de Calvino, il a fait une analyse avec Pontalis… W, pourquoi pas ?

  8. Sébastien

    Connaissant un peu tes lectures je pense que tu ne le regretteras pas ! Faut s’accrocher un peu… j’ai tourné un peu autour du livre parce qu’au final, sans en donner l’air, ce livre égratigne un peu.

  9. M

    J’avais lu « les choses », comme tant de collégiens dans les années 80. Pérec m’avait désespéréeLe livre est là, parmi ceux qui prennent la poussière car estimés achevés. Me voici aujourd’hui face à « W … », furieuse de devoir me le coltiner en 2 jours pour soulager mon fils ,à son tour collégien, d’une longue et pénible fiche de lecture … J’ai sursauté, littéralement, et je crois que l’aube s’est faufilée dans ma chambre au moment où je posais, dévoré, le livre sur mon coeur.

  10. Sébastien

    Votre témoignage est très touchant. Vraiment ! Merci de l’avoir partagé.

    « Les choses » est le livre qu’on conseille, à l’école comme dans les librairies, mais c’est, je pense, le plus mauvais début pour lire Pérec. Ce livre s’inscrit dans une démarche sociologique, dans un contexte politique et économique quand W joue les funambules entre l’imaginaire et l’Histoire, entre le souvenir et le rêve.
    Lire W c’est plus que lire, c’est expérimenter ce qui est à la surface du langage… Le dit comme le non-dit. Le vécu réinvestit dans l’imaginaire.

    Et si je puis me permettre un conseil : communiquez ce bonheur de lire à votre enfant, apprenez-lui à ne pas renoncer devant la lecture. Surmontés, les obstacles du livre offre une gratification que, pour ma part, je n’ai guère retrouvée ailleurs avec une telle intensité. Le plaisir de la lecture naît vraiment de la curiosité piquée au vif de ce que l’on perçoit du regard d’un autre lecteur quand il parle d’un livre qui lui a plu… Et je dis cela d’expérience !

    Merci encore de votre visite et n’hésitez pas à repasser par ici.

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