Découvrir la poésie…

Baron perché, moussaillon sylvestre, poète ?Il est toujours amusant/instructif/nostalgique (rayez la mention inutile) de se rappeler comment on est arrivé à aimer telle ou telle chose, comment on s’est pris de passion pour tel art, pour tel objet… Réfléchissant sur la poésie j’ai tâché de me remémorer quand, pourquoi et comment j’étais tombé dans cette marmite alors que ce n’est pas le genre de bouillon apprécié par la majeure du public (mais sans doute ici je pointe un préjugé commun qu’il me faudrait peut-être commencer par éliminer).

J’ai aimé la poésie très tôt. Pas vraiment grâce à l’école, même si je dois reconnaître qu’elle a sans doute contribué à mon « éducation poétique » et plus tard à relancer cette passion qui s’était un peu tarie mais j’y reviendrai.

Non la poésie, je l’ai découverte très tôt à la maison, sur des étagères, dans des lieux accessibles, posées sur une table, des pages reliées entre elles, atteignables, réelles, lisibles… à l’inverse sans doute des bibliothèques ou  des librairies où la poésie semble parfois être prisonnière d’immenses forteresses inexpugnables. Ainsi, j’ai découvert à l’âge de l’adolescence des pages comme celles d’Eluard, d’Aragon, de Char, de Desnos, de Prévert, de Baudelaire, Rimbaud, de Verlaine… et tant d’autres.

C’était les livres de ma mère qui étaient là, en pleine liberté dans la maison. Disponibles, ouverts aux prunelles curieuses, aux esprits en quête d’exaltation, aux cœurs palpitants, à la langue déliée, à l’oreille chatouilleuse… Je me souviens aussi qu’il y avait un poème écrit par elle sur un mur, encadré, laissant les lettres calligraphiées s’envoler comme des oiseaux ivres. La poésie finalement me semblait familière, même si la lire, à l’époque, me demandait des efforts certains de concentration, j’étais touché par ces mots qui ne racontaient pas forcément une histoire – avec ce mode narratif qui nous semble si ordinairement familier – mais dans lesquels j’en devinais cent, mille.

Par la suite, la poésie, comme moults adolescents, répondait à mes questionnements les plus ardents, sur l’amour – celui de l’être aimé, d’Elsa, de la terre où l’on grandit, etc. – sur la vie, la mort, la colère, la révolte, le mystère… Sans toujours comprendre ce que je lisais, j’ai souvent beaucoup puisé et cherché dans la poésie des réponses – je dirais auditives, esthétiques, sémantiques, d’associations d’idée – à des questions que je me posais. Je me laissais dériver tel ce bateau ivre, attrapant ici delà des touffes d’herbes, des pierres, des mottes de terre que j’appréhendais avec une certaine jouissance… comme un enfant qui découvre les mots. Et après tout c’est la fonction première de la poésie que de procurer cette jouissance verbale. Déchiffrer la partie technique, le mécanisme interne du souffle poétique n’apporte qu’un savoir de plus, un gargarisme de savant orgueilleux. Déchiffrer, ce n’est pas tendre la joue pour sentir ce souffle contre la peau.

Il y avait aussi comme une fascination pour le verbe, pour son troublant pouvoir évocateur, sa capacité à invoquer un quelque chose ici et maintenant, sa manière de se plurialiser quand il se juxtapose avec un autre vocable… Il m’arrivait parfois de les lire sans les lire vraiment, d’entendre les mots résonner dans ma tête comme des coquilles vides et cependant éclore, et cependant susciter une réelle émotion, un sens secret, comme s’il s’agissait d’une sorte d’incantation, de formule magique qui provoquait en moi une alchimie indéfinissable. Bien sûr j’en parle maintenant avec un paradigme forcément différent (très proche de mes lectures et de mon orgueilleux savoir) mais ce que je me rappelle avec exactitude, c’est que j’ai vraiment fait une rencontre avec la poésie.

Après bien sûr, par la suite, j’ai été tenté, comme nombre d’adolescent(e)s, de produire avec mes mots cette même alchimie que j’avais ressentie. Moi aussi, je voulais devenir sorcier du verbe. Bien sûr, j’ai été très déçu de ne jamais atteindre le dormeur du val, de ne jamais aussi bien suggérer l’invitation au voyage, de ne jamais faire sortir l’oiseau de sa cage. Mais je me suis obstiné. Je crois aussi que j’aimais bien séduire les filles avec ce pouvoir des mots, fussent-ils d’une platitude qui me fait rougir maintenant. Ca marchait un peu. Je pense que les filles étaient surprises et curieuses par l’apparition soudaine d’une intériorité visible, d’une sensibilité même maladroite chez un garçon de leur âge. Ce n’est pas commun et j’aimais me distinguer de cette manière. Cela les séduisait certes, mais, contre ma volonté, ça établissait également une distance, le poète et sa muse idéale : ça peut refroidir plus d’une jeune fille en quête de flirt… Je souris en repensant à ces mots griffonnés, à la façon dont finalement je les (sur)investissais de sens, une manière de grossir l’intériorité du mot en rajoutant des couches ostensibles, des mots maladroits, sans autre mystère que celui que je leur octroyais, un degré Zéro du sentiment amoureux ou le lien entre le je et le tu se lisait sans altitude, sans recul, une mythologie personnelle difficile à partager. Relisant actuellement les Fragments du discours amoureux, j’en souris deux fois plus. Mais j’en retiens tout de même qu’on saisit très rapidement, très instinctivement, quelle aporie primordiale nous engendre, nous êtres de langage et d’intérieur, on comprend qu’il y aura des émotions, des sensations, des pensées qu’il sera impossible à révéler sur le papier, telle une photographie qui resterait coincée entre la focale et la pellicule… On comprend très jeune qu’il n’y aura qu’un mystère, qu’une énigme posée comme un sphinx indescriptible sur le bord du chemin et que nous ne ferons que tourner autour, que nous pourrons dire, suggérer, paraphraser sa présence sans pouvoir le révéler vraiment.

Maintenant ce mystère me vient plus facilement de l’intérieur des mots : la margelle, l’abri, la pierre, tous ces mots simples me lancent des questions, me suscitent des images, des souvenirs, des associations d’idées. Le mot habité par une présence immatérielle, habillé de nombreuses couches, tissant des liens ténus  avec cet autre mot qui se colle à lui. Je guette souvent le moment où le mot vacille, où son sens s’efface, chancelle, où l’on croit qu’il va s’éteindre, emporté par le vent, et finalement un autre sens surgit, plus clair, plus lumineux jusqu’au prochain vacillement. Les mots sont comme des chandelles et leur lucidité vibre sous le souffle du poète. Les yeux du lecteurs, eux, ne cessent de luire.

J’ai parlé de la rencontre avec les livres de poésie de ma mère mais j’aurais pu tout aussi bien parler des actes poétiques de mon père, capable de hisser il y a quelques jours, pour son dernier voyage, une voile sur un arbre qui va mourir… ou tout simplement, pour émerveiller les gosses, à commencer par lui-même.

arbreavoile

Nous avons

Notre parole, en archipel, vous offre, après la douleur et le désastre, des fraises qu’elle rapporte des landes de la mort, ainsi que ses doigts chauds de les avoir cherchées.

Tyrannies sans delta, que midi jamais n’illumine, pour vous nous sommes le jour vieilli ; mais vous ignorez que nous sommes aussi l’œil vorace, bien que voilé, de l’origine.

Faire un poème, c’est prendre possession d’un au-delà nuptial qui se trouve bien dans cette vie, très rattaché à elle, et cependant à proximité des urnes de la mort.

Il faut s’établir à l’extérieur de soi, au bord des larmes et dans l’orbite des famines, si nous voulons que quelque chose hors du commun se produise, qui n’était que pour nous.

Si l’angoisse qui nous évide abandonnait sa grotte glacée, si l’amante de notre cœur arrêtait la pluie de fourmis, le Chant reprendrait.

Dans le chaos d’une avalanche, deux pierres s’épousant au bond purent s’aimer nues dans l’espace. L’eau de neige qui les engloutit s’étonna de leur mousse ardente.

L’homme fut sûrement le vœu le plus fou des ténèbres et c’est pourquoi nous sommes ténébreux, envieux et fous sous le puissant soleil.

Une terre qui était belle a commencé son agonie, sous le regard de ses sœurs voltigeantes, en présence de ses fils insensés.

*

Nous avons en nous d’immenses étendues que nous n’arriverons jamais à talonner ; mais elles sont utiles à l’âpreté de nos climats, propices à notre éveil comme à nos perditions.

Comment rejeter dans les ténèbres notre cœur antérieur et son droit de retour ?

La poésie est ce fruit que nous serrons, mûri, avec liesse, dans notre main au moment même qu’il nous apparaît, d’avenir incertain, sur la tige givrée, dans le calice de la fleur.

Poésie, unique montée des hommes, que le soleil des morts ne peut assombrir dans l’infini parfait et burlesque.

*

Un mystère plus fort que leur malédiction innocentant leur cœur, ils plantèrent un arbre dans le Temps, s’endormirent au pied, et le Temps se fit aimant.

René Char, La Parole en archipel, Gallimard, 1962

Et vous ? votre rencontre avec la poésie ?

[à suivre…]

 

10 Comments Découvrir la poésie…

  1. rose

    J’aime bien ton billet. Il y aurait beaucoup à dire et à écrire sur le sujet… disons qu’un de mes souvenirs les plus lointains est un souvenir scolaire, dérangeant mais pas désagréable : des poèmes appris à l’école primaire, que je ne comprenais pas bien à l’époque mais dont l’étrangeté m’a marquée. Par exemple, je me demandais bien ce que c’était que ce chant « à en râle-mourir » dans « Nuit rhénane ». Quand je les ai redécouverts plus tard, ils me sont devenus d’autant plus chers que les vers me revenaient spontanément à la mémoire… c’était des poèmes assez tristes, qui jouaient aussi beaucoup sur les mots, et qui n’étaient pas vraiment destinés à des petits enfants…

  2. Sébastien

    Quel plaisir que tu ouvres le bal ! j’aimerais en effet que chacun y inscrive son expérience, je suis sûr que c’est une rencontre très différente à chaque fois… et ça nous enrichit je trouve. A quel âge t’a-t-on fait apprendre Apollinaire ? Ce n’est pas un poète « facile » (s’il en est)… Oui tu pointes un élément essentiel aussi, celui de la mémoire. Je suis assez nul pour retenir les vers et pourtant c’est dans ce ressassement de la mémoire, je pense, que le poème fait le plus d’effet, qu’il marque le plus l’esprit.

    Merci de ta contribution en tout cas… Je pense en effet comme toi que les profs ne savent pas toujours enseigner la poésie, ils sont souvent maladroits avec. Alors qu’il y a tant de manière de l’aborder. La proximité, de par mon expérience, me semble la première nécessité : avoir tous ces livres sous la main, vraiment accessibles, a été déterminant dans cette découverte. La poésie, il me semble, est avant tout lié au désir, et l’enfermer dans l’explication, dans des vitrines ne me semble pas le meilleur chemin pour l’aborder.

  3. InFolio

    La poésie… à l’école. Dès toute petite. Du Maurice Carême, d’autres dont j’ai oublié le nom. Un faiseur de bêtise, bien au chaud dans sa chemise. Une fourmi qui fait des choses incroyables, ça n’existe pas, ça n’existe pas… et pourquoi pas ? Stewball qui vint au monde un jour de printemps… La colline aux coralines.
    Au collège… Las, las, voyez comme en peu d’espace… Je n’ai plus que les os… Ulysse a fait un long voyage… Étude de texte qui m’a marqué, Le Mal de Rimbaud dont j’ai gardé la copie.
    Un jour (quand ?) un classeur avec des poésies regroupées dedans. Le classeur de mon père, vestiges d’un temps où lui aussi a fait apprendre des poésies aux enfants. Un classeur que je garde maintenant, précieusement.
    Et nombres de chansons dont les paroles m’ont touchées.

  4. rose

    J’ai appris Apollinaire à 9 ou 10 ans ; on n’avait pas expliqué les poèmes, juste appris, et récité, et ils se sont gravés dans ma mémoire… les souvenirs d’InFolio réveillent aussi les miens, les comptines, Norge à la fin du poème d’une petite pomme, plus tard Baudelaire et un poème de Char (je crois) qui commençait par « L’été chantait sur son roc préféré quand tu m’es apparue »…

  5. Sébastien

    Je suis content d’avoir effleurer la surface de vos mémoires…
    Oui Char (le poème s’intitule Faste) ! Ahhh Char; plus qu’un poème pour moi.

  6. mc de la rochette

    tu t’es obstiné quand bien même « le dormeur du val » t’ait impressionné à l’époque … et c’est tant mieux … ton écriture est agréable à lire même si j’ai buté sur quelques mots lol ! bravo Seb ! émus aussi de cet hommage à tes parents qui malgrè quelques vissicitudes essaient de temps à autres « d’utiliser » la poésie dans leur vie … biz

  7. mc de la rochette

    heu je rectifie
    vicissitudes et non pas vissicitudes … lol !
    la poésie oui l’orthographe double oui !!!! ta mother

  8. Sébastien

    Merci ‘man 🙂 bah les vis et l’étude ça forme la poésie, dans le fond… et si la vie scie six tubes ça peut faire un joli son de cloches quand même. Content que cet hommage vous ait plu, il a été écrit en partie pour vous remercier de ce legs si précieux… et pour les mots comme des butes, une cabriole suffit à passer au-dessus. Il y a toujours un autre mot pour se rattraper.

  9. mc de la rochette

    je rectifie … une deuxième fois !!!!!
    les vicissitudes avec « déesses » c aussi bien qu’avec « d’essais » (ou DC de AC/DC …lol !) … bref ! les notres sont quand même moindres par rapport à ceux qui se prennent la crise en pleine figure et depuis si longtemps … ce que je voulais dire sans plainte aucune c qu’on se fait un peu déborder par la réalité parfois triste et on perd le sens de la poésie comme parfois on perd la foi … quelques petites touches çà et là ouf !à bétou !

  10. Sébastien

    @MC
    Oui c’est un peu le sujet de la suite : (Re)découvrir la poésie. Oui, on se fait déborder… mais parfois c’est dans ces débordements qu’on la ressent le mieux, en ce sens que lorsque nous sommes à la limite du langage, de l’exprimable, la poésie pose de mots qui peuvent nous remplir de sens, ce qui n’empêche pas d’en lire à tout moment bien sûr !

Ecrire dans les marges