Les ombres errantes — Pascal Quignard

Les ombres errantes,
Dernier Royaume I

Pascal Quignard
Éditions Grasset

Les ombres errantes, Pascal Quignard

On ne sait pas bien quand le propre et le sale se sont séparés dans les sociétés et les consciences des hommes. […]

Le sacré n’a jamais été aussi omnipotent que dans les sociétés modernes. On ne s’est jamais à ce point séparé des cadavres, sang des mois, crachats, morves, urine, fèces, croûtes, poussière, boue.

Nous sommes tous des prêtres maniaques dans nos cuisines.

Nous sommes des tyrans fous dans nos salles de bains.

Il est difficile de dissocier les notions d’hygiène, de morale, de sacrifice, de pensée, de racisme, de guerre. Nous épions l’autre, le non-classifié social ou sensoriel, le parasite, la souris, la salive, le marginal, les habitants des interstices (les araignées et les mulots ou les scorpions je sont jamais ni dedans ni dehors), les universitaires autodidactes, les mammifères poissons, les juifs chrétiens, les mères célibataires, l’eau non potable, les habitants des frontières qui s’agisse des territoire des pays ou des corps, le sperme, les épingles, les rognures d’ongle, la sueur, la glaire, les revenants, les phobies, les fantasmes (qui piratent le mur qui devrait séparer la veille du sommeil). L’art est une production parasitaire.

    Celui qui fait surgir ce qui jusqu’à lui n’est pas appartient au règne de l’inapproprié.

    Il n’est pas à sa place. C’est la définition même de la saleté : Quelque chose n’est pas à sa place. Un soulier est propre sur le plancher. Il est sale pour peu qu’on le pose sur la nappe, parmi les fleurs, l’argenterie et les verres alignés.

(pp. 105, 106)

Il est malaisé, je trouve, de parler des œuvres de Pascal Quignard. Déjà parce qu’elles sont le plus souvent inclassables, « pas à leur place » dirait l’auteur (et ceci est d’autant plus vrai pour les volumes qui composent ce mystérieux Dernier Royaume). Écrivain de l’interstice, du non-socialement-conventionné, l’écriture de P. Quignard échappe aux définitions littéraires et au formalisme universitaire durement acquises au cours des siècles : ni roman, ni poésie, ni essai, ni auto-fiction, ni écrit totalement autobiographique, philosophique ou philologique, et tout à la fois, Les ombres errantes se situe dans cet intervalle indéfinissable qui s’établit entre le récit (en l’occurrence ici plusieurs récits, fables ou contes, juxtaposés tels un patchwork) et la pensée errante, vagabonde, qui cherche sans savoir, qui sait sans trouver. Cela aboutit concrètement à une trame discursive disjointe, comme éparpillée, disséminée, qu’il faudrait ressembler, relier, renouer, rejoindre, et qui donne à entendre le timbre d’une pensée, une pensée dont la qualité première est d’être indocile à l’ordre, au classifié, à la logique, d’être régie par l’obsession, la répétition du même, le souvenir, le désir et l’errance.

Il ressort de cette lecture facile et pourtant exigeante, l’impression d’être sur une barque (peut-être que la Barque silencieuse qui apparaît au volume VI de son Dernier Royaume influence ma perception), une péniche descendant lentement un canal paisible et silencieux. Le passager-lecteur, assis derrière le bastingage, perçoit bien des choses, il observe, avec une certaine indifférence ou une jubilation intérieure, le moindre des détails, ici un bouquet d’herbes folles, là un saule plongeant ses branches dans l’eau sombre, là encore une souche juchée sur la berge,  il remarque que le décor  change, n’est plus tout à fait le même, que le soleil, lui-même, s’est un peu déplacé, que les ombres ne pointent plus dans la même direction… Il se rassure à chaque fois qu’il franchit une écluse : c’est une étape, un cap qui lui prouve que le temps a passé, que la barque avance malgré tout, que le voyage continue… Mais dans le même temps il doute aussi, se demandant s’il n’a pas déjà passé cette écluse, si le temps n’a pas fait machine arrière et si sa rade n’a pas remonté le courant à son insu. Car ce voyage est si lent, si imperceptible, ou si globalement perçu et reconstitué par les liens ténus et mystérieux que lui suggère son cerveau qu’il en perd toute sensation de mouvement spatial et temporel.

Voilà l’effet que m’a procuré les Ombres errantes, qui vous l’aurez deviné n’est pas racontable mais hautement lisible, lisible à la lisière du livre. On entend encore, en fond très lointain, les voix de Blanchot, de Lévinas, mais ces voix sont ténues, celle de Quignard a pris son envol pour son Dernier Royaume.

4 Comments Les ombres errantes — Pascal Quignard

  1. mc d'augé

    Tu donnes effectivement envie d’embarquer et d’errer entre les lignes du Prix Goncourt 2OO2 si je ne me trompe pas, allez oups ! j’avoue : j’aime les jeux à questions … mais lire un peu aussi :o)

  2. berce

    Il est rarement aisé de tenir cette barque et de retrouver l’errance . Celle qui nous conduit en dépit de nous même et de notre raison vers l’autre rive. J’aime la concision cinglante de Quignard, et l’étrange révélation qu’elle suscite en nous.
    Errer, cela peut prendre sens, comme un espace de méditation, tel le Minotaure dans son labyrinthe.

    Je ne vais pas tarder à grignoter ce Quignard jusqu’au moindre quignon. Merci et bon appétit!

  3. Sébastien

    @MC : oui le Goncourt 2002… Moi qui mets un point d’honneur à les éviter ^^ comme quoi parfois ce prix récompense aussi le talent (et j’en ai lu d’autres, à commencer par M. Duras)… Mais Quignard a vraiment quelque chose en plus. Si je devais refaire un mémoire de maîtrise ce serait plus lui d’ailleurs…

    @Berce : grignotte grignotte… en plus ses livres peuvent vraiment être boulotter en une fois ou miettes par miettes, lentement ! Mais toujours avec délectation !

  4. Simontrois

    Les livres de Quignard ne sont pas de ceux que l’on consomme mais de ceux qui vous dévorent, vous consument à petit feu et si vous le laissez faire, ils vous lisent mieux que vous ne sauriez vous lire ….et vous construisent !

Ecrire dans les marges