Des mots sur la toile

Puisque je « rapatrie » les textes écrits en dehors du labyrinthe, je remonte ce billet publié sur le webzine Fanes de carottes en décembre 2008, en y incluant cette fois-ci le texte… Le thème proposé était « Musée improbable » et j’ai parlé de mes musées imaginaires. Il était en cinq épisodes, le voici in extenso découpé en 5 pages. Les illustrations photographiques sont d’InFolio, merci à elle pour ces fabuleux paysages déserts…


Des mots sur les toiles

Mon grand-père était poète. Ou peintre. Enfin un peu des deux.

Je n’aimais pas être en vacances chez mes grands-parents. Je me souviens qu’ils habitaient une petite maison triste dans un pays lui-même triste à mourir, un pays où le temps paraissait toujours gris, où les gens dans les rues donnaient cette impression de toujours tenir un parapluie à la main. Je ne connaissais pas les enfants des alentours pour la simple raison que mes grands-parents ne me sortaient guère et qu’il ne m’était pas permis de franchir le portail gris, lui-aussi, qui donnait sur la rue. Ce n’était pas par méchanceté, je pense, mais simplement parce que cela répondait aux impératifs et aux habitudes de leur quotidien. Je passais alors beaucoup de temps à l’intérieur de leur maison. Cependant, en de rares occasions, j’avais le droit de sortir dans le jardinet qui encerclait la bâtisse. L’aire jouable du jardin se résumait à une maigre allée délimitée par des bordures en béton, celles en forme de créneaux arrondis. Mes grands-parents avaient beau habiter dans le faubourg, être à la ville depuis plusieurs générations, ils avaient connu la guerre, les restrictions, la faim, aussi mon grand-père perpétuait-il la tradition du potager. La plus grande partie du jardin était donc cultivée : des parcelles de terre grisâtre où s’étalaient géométriquement des lignes de poireaux, d’aulx ou d’oignons, quelques rangs de laitues, quelques choux verts et fleurs, des pommes de terres gisant sur le sol, trois fraisiers dégarnis. Un châssis était dévolu aux plantes aromatiques, ciboulette, persil, thym et basilic essentiellement. Un autre servait à accumuler le composte et la fumure qui servirait à enrichir la terre au printemps. Des pieds rachitiques de tomates et de courgettes gisaient là, au milieu de coquilles d’œufs, d’épluchures et de déchets organiques.

 

Certaines parcelles étaient vides. Cependant la loi de la jachère potagère les destinait déjà à d’autres usages, d’autres semis, et la terre fraîchement bêchée, sombre et humide ne permettait aucun jeu. Parfois, je passais du temps devant les clapiers en béton. J’observais attentivement à travers le grillage les lapins ronger du fourrage, une feuille de salade, des fanes de carottes ou encore ces granulés qu’on leur donnait l’hiver dans de petites écuelles en fer blanc. De temps en temps, mon grand-père me faisait monter dans sa voiture et nous partions à l’aventure couper de la luzerne, du trèfle et de la paille que nous ramenions pour les longues oreilles.

La maison pouvait paraître triste, mais elle était d’une propreté incommensurable. Ma grand-mère entretenait la maison à longueur de journées avec cette patience et cette minutie qui ne s’expliquent que chez les personnes pour lesquelles l’ordre et l’hygiène de la maison sont le reflet exact de l’honnêteté de ses habitants.

Ma grand-mère avait un rituel inaltérable qui donnait certainement à ses journées une consistance singulière qu’elle seule devait être en mesure d’apprécier. Elle lavait d’abord la vaisselle courante. Parfois elle lavait d’autres vaisselles encore, des services accumulés au fil du temps, des anniversaires de mariages, des fêtes des mères, des Noëls. Cette porcelaine et cette argenterie de second ordre dormaient dans des cartons soigneusement fermés et reclus dans de lourdes enfilades qui sentaient la colle et le vernis. Parfois, il lui prenait l’envie de nettoyer aussi les bibelots, les porcelaines, les vases, des pots en verre ou en grès, des cadres laqués vieillots qui recelaient des photos vieillottes, des portraits anciens et délavés, des poses maladroites d’enfants assis devant leurs parents, des assemblées réunies devant l’église quand les mariés viennent juste d’en sortir, et des gravures naïves d’angelots lascifs ou de vierges auréolées… Quand elle s’attaquait à ces vieilleries, elle les entassait sur la table de la cuisine et un grand désordre envahissait la cuisine, la transformant en marché aux puces de fortune.

Quand tout était lavé, essuyé et rangé, elle s’attaquait ensuite à la poussière. Elle entrait alors dans un cagibi dont les murs étaient transformés en râteliers garnis de son armurerie ménagère et en ressortait armée d’un balai, d’une balayette, d’une petite pelle métallique et d’un long plumeau. Elle s’affairait sur les sols, les murs, tapait les coussins du divan, sortait les tapis non sans leur donner quelques vigoureuses secousses, elle caressait tout de son plumeau, les rideaux, les tableaux sur les murs, les meubles et leurs bibelots, les chaises, et même la télévision avait droit aux chatouillis des plumes.

Une fois la poussière vaincue, elle lavait ensuite les vitres, l’extérieur puis l’intérieur, les montants et finissait toujours par passer dessus une feuille de papier journal froissé et imbibé de vinaigre. La moindre trace récalcitrante passait au crible de son regard acéré.

Ensuite venait le tour des sols, des carrelages et des linos qu’elle lavait à grandes eaux, en veillant à ce que l’eau de son seau fut toujours assez limpide. Elle nettoyait les plinthes avec une éponge et du Saint-Marc. « GrandMa ? Pourquoi ton sol est aussi propre que les assiettes ? » Cette remarque lancée un jour la fit sourire….

Elle cirait ensuite les parquets, les meubles, la table puis les lustrait énergiquement, encore et encore. La maison à ce stade de la journée ressemblait à s’y méprendre à une ruche : l’odeur de cire avait envahi tous les coins et recoins de la maison et ma grand-mère, unique abeille active de l’édifice, agitait les bras sur les rayons du salon. Et l’on pouvait entendre le chiffon de laine bourdonner à la surface de la table.

Quand elle avait fini ce grand nettoyage, il devait être aux alentours d’onze heures du matin. Elle passait alors à la cuisine et préparait les deux repas de la journée, celui du soir étant souvent une accommodation des restes. Sa cuisine était plutôt simple et rustique : des potages aux légumes, des bouillons de pâtes, parfois quelques œufs mimosas, ou quelques crudités, carottes râpées, betteraves en cubes, céleri rémoulade ; des plats mijotés, à base de bœuf, de porc ou de lapin accompagnés de carottes, de navets, de céleris, de quelques patates, et parfois de riz ; si le temps ne lui faisait pas défaut, elle préparait quelques desserts lactés, riz au lait, crème anglaise avec des nuages d’œufs en neige qui flottaient comme des îles.

Elle gardait toujours le nettoyage de la cuisine et les sanitaires pour après manger, non pas qu’elle avait peur de ne rien avoir à faire dans l’après-midi – les courses, les lessives, la couture, et elle faisait même briller les cuivres quand elle se trouvait oisive – mais parce que, disait-elle, c’était inutile de les nettoyer avant qu’ils n’aient servi.

Évidemment, au milieu de toute cette activité ordonnée, il n’y avait pas la place pour un petit garçon comme moi. Je trouvais refuge là où je pouvais, tâchant toujours d’opérer un retrait stratégique quand ma grand-mère gagnait du terrain.

Je m’efforçais de me faire oublier, en me cachant sous la table, en jouant sur le sol fraîchement briqué du couloir – mais jamais longtemps car je gênais les allées et venues de la ménagère – ou alors je me collais dans un fauteuil en regardant d’un œil morne les programmes sportifs sur la télévision en noir et blanc.

Un jour, alors que je fuyais pour la énième fois ma tornade de grand-mère, il me prit l’idée de monter à l’étage. En raison de mon jeune âge, et parce que mes grands-parents étaient toujours très anxieux à l’idée qu’il puisse m’arriver quelque-chose, l’étage m’était formellement interdit, comme mille autres choses d’ailleurs dans cette maison.

5 Comments Des mots sur la toile

  1. InFolio

    dans notre envie d’illustrer certains textes, je me suis sentie inspirée pour le tien. Heureuse de constater que les photos que j’ai ajouté te plaisent.

  2. Sébastien

    Oui je t’ai trouvé très inspiré avec les photos. J’aime beaucoup cette mystérieuse montée des marches… Qu’y a-t-il au-delà de cette attirante arche de lumière ? Mystère. Ca colle bien avec le sujet de la nouvelle (même si on voit que GrandMa n’a pas fait le ménage sur ces marches :))

  3. Ekwerkwe

    Justement, je trouve que l’intérêt est dans le rapprochement, plus que dans l’illustration pure. Moi aussi j’aime beaucoup cet escalier, qui mène à une lumineuse révélation.
    ^^

  4. InFolio

    Je venais à la recherche de tous les matins du monde, je retrouve des souvenirs universels.
    Et en prime, un site transformé. J’aime beaucoup cette nouvelle présentation.
    Mais même si je n’ai pas trouvé les matins, j’ai relu avec plaisir ce texte.

    Bises à toi.

Ecrire dans les marges