Abri

 L’infini serait l’espace-temps au pluriel,
Le centre, ce qui nous maintient debout,
Et le passage, ce qui nous fait avancer.

 Explorer l’abri

Abri. Quatre lettres si petites, si frêles, si ramassées, si étroites… s’il n’y avait, gardant l’entrée du mot, comme un antique portique, cette ébauche d’un toit, l’idée d’un grenier haut perché, d’un étage sur pilotis où nous blottir, d’une mansarde extirpée du monde bassement terrestre où nous trouverions refuge. Contrevents et marées.

 Ce grenier, cet attique (the attic disent les anglais, peut-être moins enclins que les français à garder leur grain au dernier étage de leur maison) semble être la clef de voûte de l’édifice, le point de fermeture abstrus (étymologiquement qui est caché profondément) et obtus (émoussé) qui simultanément nous préserve et nous calfeutre dans l’abri. Mais l’abri porte en lui une force poétique et étymologique qui l’empêche de s’enfermer dans l’image du réduit. Abri ne se réduit pas. Il refuse de céder son espace, considéré à tord comme clos, à la réduction. Abri infini, donc.

 Abri est un dérivé de l’ancien verbe abrier (IXe XIIe s.) issu du bas latin apricare lui-même dérivé du latin classique apricari, de apricus qui signifie « exposer au soleil ». L’origine du mot latin est obscure, nous précise le Dictionnaire historique de la langue française, mais les Latins rapprochaient ce mot de aperire « ouvrir » (apéritif), ouvrir au soleil.

Étrangement, abrir espagnol et aprir italien, qui ont la même racine, ont conservé leur sens initial tandis qu’abrier et abri firent rapidement un volteface sémantique. D’exposer au soleil, abri devint, dés ses premiers usages et par un glissement d’effet similaire, un refuge contre la pluie. Souvent la météo se mêle de nos mots et le vent emmêle la langue. Néanmoins je rêve qu’abri garde en lui, comme une réminiscence radioactive, les traces des rayons de soleil qui le caressaient naguère.

 Abri, ce refuge ouvert au soleil. Comme ces arbres où montaient jadis nos lointains ancêtres hominidés pour fuir les prédateurs, les flaques d’eau et peut-être, mais c’est seulement une supposition songeuse, l’apesanteur. Car avant que de trouver refuge dans les entrailles de la terre, dans les grottes sombres et dévorantes, nos premiers abris furent la surexposition de nos silhouettes au milieu des branches, plus près du soleil – il faudra peut-être narrer un jour cette version néandertalienne d’Icare et le haricot magique – avec pour seules enveloppes, les courants d’air dans les feuilles et les frissons sur nos corps velus.

 Abri, cet ouvert au fermé. L’exposition comme protection est une croyance magique et ancestrale que perpétuent les enfants quand ils ferment les yeux pour disparaître aux yeux de l’autre.

Autre image : quand s’approche le moment fatidique, dans Melancholia de Lars von Trier, quand la possibilité même d’un abri disparaît totalement, quand fuir revient à nier la conscience de la réalité – par la mort, la folie – (admirable scène où la première réaction de Charlotte Gainsbourg, quand la fin du monde devient inéluctable, est de s’enfuir, à pied avec son fils, vers le village et qui, ce faisant, tourne le dos à la planète pour mieux la faire disparaître), quand arrive ce moment, ils construisent ensemble un frêle tipi, ouvert et exposé, comme si l’abri ultime était pour l’homme celui qui lui permettait de renouer avec sa condition d’abrité. Et qu’il puisse dire : j’ai un abri. Le mot seul vaut toutes les protections. Abri exposé au soleil.

 Inversement, c’est derrière la porte fermée et supposée protectrice que se cachent, pour les enfants encore, mais aussi pour ceux qui cultivent un minimum leur paranoïa, les pires atrocités fantasmagoriques. Lynch a parfaitement exploité ce pouvoir angoissant de la porte fermée (dans Blue Velvet notamment, si mes souvenirs sont bons). Et ce n’est pas pour rien que Freud, parlant du refoulement, évoque la question de la porte : le souvenir refoulé, dit-il en substance, est comme un intrus qui frappe à la porte, et dont on fait mine d’ignorer la présence malgré les cris de rage, les coups de poings. Mais l’intrus finit toujours par rentrer par la fenêtre. Parce que sa finalité ultime, c’est de pénétrer à l’intérieur pendant que vous avez les yeux rivés sur la porte, pendant que cette porte toujours close vous rassure. Le rassurant sème la graine du soupçon. Rassurer, comme on couvre d’un voile pudique – ou bienveillant ou mortuaire– ce qui est obscène, ce qui est à craindre, ce qu’il ne faut pas voir. Être rassuré, ce n’est pas fermer les yeux, c’est fermer des paupières qui ne nous appartiennent pas.

Pour rester dans le genre (post-)apocalyptique, dans La route, de Cormac McCarthy, il est symptomatique que le seul endroit qui ressemble à un abri, le seul qui offre, dans le monde devenu barbare, tous les attributs de l’hospitalité – qui sont comme des clichés (au sens photographique) de la civilisation figée dans son état antérieur d’avant la catastrophe, comme peuvent l’être les ruines et les corps de Pompéi de l’Antiquité – soit aussi un endroit dans lequel le narrateur/père ne souhaite pas demeurer trop longtemps, se sédentariser. Cet abri, il en a l’intime conviction, est aussi un trou à rat, sans issue, sans exposition, sans soleil (même si celui-ci n’est plus qu’un pâle rêve tout le long de ce magnifique roman). Un tombeau. Son instinct de survivant l’alerte sur l’illusion que sont ces attributs fallacieux qui l’éloignent de cette réalité déplaisante qui fait maintenant partie de leur condition : la route vers le sud. Ces attributs auraient été valides pour s’abriter lors d’une explosion nucléaire mais, dans le contexte des guérillas cannibales, ils sont devenus obsolètes, contreproductifs, dangereux. Ce faux-abri, c’est le même que l’île des Lotophages pour Ulysse : le lieu de l’endormissement rassurant, celui qui engourdit nos sens, notre détermination initiale et notre instinct de survie, celui qui fait de nous des prisonniers dépendants de l’espace qu’ils occupent, le lieu de l’oubli de soi. Abri, le lieu de la conscience d’être.


 La question de l’abri, je l’ai tout juste évoquée dans cette courte introduction, traverse tous les âges, toutes les civilisations, toutes les croyances (c’est le centre même de toute eschatologie avec cette question : où seront-nous abrités quand tout ceci sera fini ?). La littérature, la poésie, la philosophie, la science, la psychologie même, toutes les sciences humaines portent ensemble un regard attentif sur ce qu’on pourrait définir comme un des symboles essentiels et signifiants de l’anthropologie. Il m’a semblé, dans le cœur même d’un labyrinthe – qui porte en lui l’essence d’un abri possible – que cette question pouvait être abordée comme un fil rouge de lectures et de pensées à venir. Abri à suivre, donc…

2 Comments Abri

  1. CéCédille

    Je découvre votre site, sur une critique de livre, très intéressante (W ou le souvenir d’enfance de G. Perec). J’apprécie aussi l’élégance de la présentation de votre blog et me demande quelle est la police de caractère que vous utilisez ?

Ecrire dans les marges