Complainte de l’éclusier

« Tu verras Léthé, mais hors de cette fosse
là où vont les âmes pour se laver
quand la faute s’efface par repentir. »

Dante, La Divine Comédie, Chant XIV

 

(c) Photo collection personnelle,  (ruisseau de la Ligueure dans les Deux-Sèvres)

(c) Photo collection personnelle, (ruisseau de la Ligueure dans les Deux-Sèvres)

Qu’aurais-je pu voir, dans un canal, que je n’ai déjà vu auparavant ? Quand on a vu un canal, ce sont tous les canaux du monde qui se déversent lentement en creux dans le sien. Par capillarité monotone.

Un canal, c’est paisible, ça ne remue pas la queue. Ça reste tranquille à charrier des feuilles, des canards, des feuilles, des souches, des brindilles, des feuilles, des lentilles et des péniches, à l’amont desquelles résonne, sur le chemin de halage, le pas lent et sourd des percherons. Alternativement et dans le plus grand désordre : des trucs utiles et sans intérêt, que l’on oublie sitôt passée l’écluse. Quelques soubresauts de ragondins ou de poissons viennent en rider la surface les jours de fête.

Un canal c’est comme un miroir sauf que ça ne reflète rien. Rien d’autre que ce qui se trouve simultanément au-dessus de lui : des silhouettes d’arbres découpant le ciel comme une frise d’enfant sur le mur bleu de gris de l’école. Un miroir peuplé de peupliers épinglés sur un mur de bleu souvent trop gris. Flétrie, l’eau dessine sur eux des rides hideuses de centenaires rabougris.

Sur la berge, parfois, un jeune saule ambitieux, penché à l’extrême, les doigts plongés dans l’eau pour ne pas se les mordre, trouble le miroir, profane le point par où se pourrait basculer le monde aérien. Sa mère pleure en retrait pour qu’il n’en fasse rien.

Le courant ? C’est le vent dans les feuilles qui en maîtrise l’illusion. Dans le but inavouable de rompre l’immobilité de l’eau. Bruissement silencieux, froissement révolté contre l’inertie pesante de cette nature recomposée. Si l’eau est impavide, la feuille, elle, sous l’action du vent, paraît au moins rebelle.

Un canal, ce n’est pas un fleuve. C’est même diamétralement opposé. Tous les fleuves sont des Rubicon. Leur puissance nous pousse à agir en conquérant, à oser, en nous-mêmes, les traversées les plus périlleuses, les bravades les plus insensées, à hauteur de l’obstacle placé sur le chemin. Car le défi est toujours proportionnel à ce qui nous barre la route. C’est toute la différence entre croiser le Sphinx ou un caniche, bien que je connaisse des roquets plus hargneux et plus pugnaces que n’importe quelle chimère.

Les canaux sont tous fils du Léthé. A l’approche de leurs mornes rives, on ne sait plus pourquoi on y est. Ni ce qu’on venait y faire, ni même où on allait éclairer de notre présence. Notre origine, soudain, se perd dans ce lieu pour lequel le courant de l’histoire n’a plus aucune prise. «On ne peut pas entrer une seconde fois dans le même fleuve, car c’est une autre eau qui vient à vous » dit Héraclite, mais on entre toujours dans la même eau verdâtre du canal, et chaque fois qu’on y pénètre, on oublie toujours par quel motif on est arrivé là et pour quelle raison on devrait en sortir.

Sont-ce des canaux d’oubli qui, sillonnant la terre,
Irriguent de lymphe amère la glèbe sèche de nos plis ?

* * *

Qu’aurais-je pu voir, dans un canal, que je n’ai déjà vu auparavant ? Aujourd’hui, les feuilles amoncelées sont des silhouettes humaines canotant à la surface des eaux grises. C’est un étrange cortège de corps gonflés comme des outres sur le point de se répandre qui avance, lentement, au rythme du clapotis marquant la mesure comme une bête de somme. Il en est venu une, puis une autre, puis encore une autre. Puis cinq, puis dix… Et je n’ai plus compté ces feuilles mortes de l’automne.

Pareilles à des morceaux de bois flotté à la dérive, ces embarcations boursouflées et bubonneuses de peste nagent depuis la ville pour venir frapper à la mémoire des vantaux que je gouverne.

Accorderais-je à ces Ophélie perdues le droit d’écluse qu’elles réclament aux corps et à l’oubli ?

Texte paru dans la revue Lu si, n°6, juillet 2013

2 Comments Complainte de l’éclusier

  1. berthereau

    Très bon texte, empreint d’humour, de poésie et d’une touche de cynisme.

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