La promenade au phare (To the lighthouse) — Virginia Woolf

La promenade au phare
(To the lighthouse)

Virginia Woolf
Traduction de M. Lanoire
Le livre de poche biblio

La promenade au phare -- Virginia Woolf

Les pages dans un courant d’air s’attacheront cette année à recenser ce regard perçant, parfois jaloux et envieux, souvent admiratif et affectueux, que porte l’écrivain à l’égard des peintres, ces autres descripteurs d’autres réalités… Aujourd’hui nous nous glisserons dans ce magnifique roman de Virginia Woolf : To the Lighthouse, publié en 1925, avec deux extraits issus de la dernière partie intitulée Le phare, et plus précisément au chapitre 11 où nous retrouvons Lily Brisco, peintre en proie aux angoisses que génère le processus créateur, alors que Mrs Ramsay n’est plus… Comment, par l’art, par la peinture, par l’écriture concernant Virginia Woolf, rendre présent l’invisible, non pas en le montrant, ce qui reviendrait à montrer du visible, mais en le suggérant, en l’effleurant, en le rendant poreux aux perceptions et aux interprétations… Comment et pourquoi invoquer les temps révolus, les fantômes du passé ? Ce sont toutes ces questions qui traversent le roman, et particulièrement dans ces deux extraits du point de vue du peintre.

Premier extrait (pp. 257-258)

Le vent avait dispersé la traînée de fumée ; il y avait quelque chose de déplaisant dans la façon dont les bateaux se trouvaient placés.

La disproportion qui existait là lui semblait détruire une harmonie dans son propre esprit. Elle éprouvait un obscur sentiment de détresse. Il se confirma lorsqu’elle se tourna vers son tableau. Elle avait gaspillé sa matinée. Pour une raison ou pour une autre, elle ne pouvait pas arriver à équilibrer avec une précision absolue ces deux forces opposées, Mr. Ramsay et sa peinture ; et cet équilibre était pourtant nécessaire. Peut-être y avait-il quelque chose de défectueux dans sa composition ? Était-ce, se demandait-elle, la ligne du mur qui avait besoin d’être brisée, ou bien la masse formée par les arbres qui était trop épaisse ? Elle eut un sourire ironique ; car ne s’était-elle pas imaginé, en commençant, qu’elle avait résolu le problème ?

Quel était donc ce problème ? Il lui fallait s’efforcer de s’emparer de quelque chose qui lui échappait. Cette chose-là lui échappait lorsqu’elle pensait à Mrs. Ramsay ; elle lui échappait maintenant lorsqu’elle pensait à la peinture. Des phrases lui venaient. Des visions lui venaient. Et de beaux tableaux. De belles phrases. Mais ce dont elle voulait s’emparer c’était la discordance qui agit sur les nerfs, la chose elle-même avant qu’on en ait rien tiré. Procurez-vous cela et recommencez par le commencement, se disait-elle avec désespoir en se plantant fermement devant son chevalet. C’était un misérable appareil et bien imparfait, se disait-elle, que cet appareil dont les hommes se servent pour peindre ou pour sentir ; il fait toujours défaut au moment critique ; il faut héroïquement l’obliger à continuer sa tâche. Elle regarda fixement, les sourcils froncés. C’était la haie, évidemment. Mais on n’obtient rien en se faisant trop pressant. On ne fait que s’éblouir en regardant la ligne du mur ou en songeant – elle portait un chapeau gris. Elle était d’une étonnante beauté. Qu’elle vienne si elle doit venir, cette chose-là, se dit-elle. Car il y a des moments où l’on ne peut ni penser ni sentir. Et si l’on ne peut ni penser ni sentir, où se trouve-t-on ?

« The wind had blown the trail of smoke about; there was something displeasing about the placing of the ships.

The disproportion there seemed to upset some harmony in her own mind. She felt an obscure distress. It was confirmed when she turned to her picture. She had been wasting her morning. For whatever reason she could not achieve that razor edge of balance between two opposite forces; Mr Ramsay and the picture; which was necessary. There was something perhaps wrong with the design? Was it, she wondered, that the line of the wall wanted breaking, was it that the mass of the trees was too heavy? She smiled ironically; for had she not thought, when she began, that she had solved her problem?
What was the problem then? She must try to get hold of something tht evaded her. It evaded her when she thought of Mrs Ramsay; it evaded her now when she thought of her picture. Phrases came. Visions came. Beautiful pictures. Beautiful phrases. But what she wished to get hold of was that very jar on the nerves, the thing itself before it has been made anything. Get that and start afresh; get that and start afresh; she said desperately, pitching herself firmly again before her easel. It was a miserable machine, an inefficient machine, she thought, the human apparatus for painting or for feeling; it always broke down at the critical moment; heroically, one must force it on. She stared, frowning. There was the hedge, sure enough. But one got nothing by soliciting urgently. One got only a glare in the eye from looking at the line of the wall, or from thinking—she wore a grey hat. She was astonishingly beautiful. Let it come, she thought, if it will come. For there are moments when one can neither think nor feel. And if one can neither think nor feel, she thought, where is one? »

Deuxième extrait (pp. 268-270)

« Elle avait laissé tomber les fleurs de son panier, songeait Lily, clignant des yeux et se reculant comme pour regarder sa peinture, que cependant elle ne touchait pas. Toutes ses facultés se trouvaient dans un état de transe ; sous une couche superficielle de glace elles se mouvaient avec une extrême rapidité.

Elle laissa tomber les fleurs de son panier ; elle les répandit, les jeta sur l’herbe, puis, à regret et avec hésitation, mais sans questionner ni se plaindre – ne possédait-elle pas à la perfection la faculté d’obéir ? – elle partit elle aussi. Elle descendait les champs, traversait les vallées, blanche, couverte de fleurs – c’est ainsi que Lily aurait voulu la peindre. Les collines étaient austères. Ce n’était que rochers et escarpements. Les vagues se brisaient en bas sur les pierres avec un rauque mugissement. Ils étaient partis, tous les trois. Mrs. Ramsay marchait en tête assez vite, comme si elle se fût attendue à rencontrer quelqu’un au tournant.

Soudain elle aperçut à la fenêtre qu’elle regardait une blancheur produite par une étoffe légère derrière la vitre. Quelqu’un avait donc fini par entrer dans le salon ; quelqu’un était assis dans le fauteuil. « Fasse le Ciel, pria-t-elle, qu’ils restent là bien tranquilles et qu’ils ne se précipitent pas sur moi pour venir me parler ! » Dieu soit loué ! Celui ou celle dont il s’agissait demeura paisiblement à l’intérieur ; il s’était par une heureuse chance installé de telle manière qu’il projetait sur la marche une ombre triangulaire d’une forme singulière. C’était intéressant. Ce pouvait être utile. Lily redevenait peintre. Il faut regarder toujours, sans laisser une seconde se relâcher l’intensité de l’émotion, ni sa détermination de ne pas se laisser abuser, de ne pas se laisser jouer. Il faut tenir son tableau – comme cela – comme dans un étau, et ne le laisser gâter par rien. Tout en trempant avec soin le bout de son pinceau, elle se disait qu’on a besoin de se trouver de plain-pied avec l’expérience commune, de sentir tout simplement que ceci est une chaise et cela une table, tout en sentant en même temps que c’est un miracle et une extase. Le problème pouvait, après tout, être résolu. Ah ! mais qu’était-il donc arrivé ? Une vague de blanc parcourut la vitre de la fenêtre. L’air avait dû faire s’agiter quelque volant de robe. Son cœur bondit, s’empara d’elle et se mit à la torturer.

« Mrs. Ramsay ! Mrs. Ramsay ! » s’écria-t-elle, sentant revenir son ancienne terreur – ce désir, ce désir qu’on ne peut satisfaire. Pouvait-elle lui infliger encore cette souffrance ? Puis, tranquillement, comme si elle l’eût maîtrisée, cette émotion s’incorpora elle aussi à son expérience ordinaire, se mit de plain-pied avec le fauteuil, avec la table. Mrs. Ramsay – cela faisait partie de la parfaite bonté qu’elle avait toujours témoignée à Lily – était assise là, très simplement, dans son fauteuil ; elle faisait aller ses aiguilles, tricotait ses bas rouge sombre, projetait son ombre sur la marche. Elle était assise là.

Et comme si elle eût possédé quelque chose qu’il lui fallait partager, tout en se trouvant dans la quasi-impossibilité d’abandonner son chevalet, tant son esprit était plein de ses pensées et de ses visions, Lily passa devant Mr. Carmichaël et s’en alla jusqu’au bord de la pelouse, son pinceau à la main. Où était donc ce bateau, maintenant ? Où était Mr. Ramsay ? Elle avait besoin de lui. »

« She had let the flowers fall from her basket, Lily thought, screwing up her eyes and standing back as if to look at her picture, which she was not touching, however, with all her faculties in a trance, frozen over superficially but moving underneath with extreme speed.
She let her flowers fall from her basket, scattered and tumbled them on to the grass and, reluctantly and hesitatingly, but without question or complaint—had she not the faculty of obedience to perfection?—went too. Down fields, across valleys, white, flower-strewn—that was how she would have painted it. The hills were austere. It was rocky; it was steep. The waves sounded hoarse on the stones beneath. They went, the three of them together, Mrs Ramsay walking rather fast in front, as if she expected to meet some one round the corner.

Suddenly the window at which she was looking was whitened by some light stuff behind it. At last then somebody had come into the drawing-room; somebody was sitting in the chair. For Heaven’s sake, she prayed, let them sit still there and not come floundering out to talk to her. Mercifully, whoever it was stayed still inside; had settled by some stroke of luck so as to throw an odd-shaped triangular shadow over the step. It altered the composition of the picture a little. It was interesting. It might be useful. Her mood was coming back to her. One must keep on looking without for a second relaxing the intensity of emotion, the determination not to be put off, not to be bamboozled. One must hold the  scene—so—in a vise and let nothing come in and spoil it. One wanted, she thought, dipping her brush deliberately, to be on a level with ordinary experience, to feel simply that’s a chair, that’s a table, and yet at the same time, It’s a miracle, it’s an ecstasy. The problem might be solved after all. Ah, but what had happened? Some wave of white went over the window pane. The air must have stirred some flounce in the room. Her heart leapt at her and seized her and tortured her.

« Mrs Ramsay! Mrs Ramsay! » she cried, feeling the old horror come back—to want and want and not to have. Could she inflict that still? And then, quietly, as if she refrained, that too became part of ordinary experience, was on a level with the chair, with the table. Mrs Ramsay—it was part of her perfect goodness—sat there quite simply, in the chair, flicked her needles to and fro, knitted her reddish-brown stocking, cast her shadow on the step. There she sat.

And as if she had something she must share, yet could hardly leave her easel, so full her mind was of what she was thinking, of what she was seeing, Lily went past Mr Carmichael holding her brush to the edge of the lawn. Where was that boat now? And Mr Ramsay? She wanted him. »

Ecrire dans les marges