Une rue dans le labyrinthe

A la recherche du temps perdu
Le temps retrouvé

Marcel Proust
Folio Gallimard

Le temps retrouvé, Proust

Toujours dans ces résurrections-là, le lieu lointain engendré autour de la sensation commune, s’était accouplé un instant comme un lutteur au lieu actuel. Toujours le lieu actuel avait été vainqueur; toujours c’était le vaincu qui m’avait paru le plus beau, si bien que j’étais resté en extase sur le pavé inégal comme devant la tasse de thé, cherchant à maintenir aux moments où ils apparaissaient, à faire réapparaître dès qu’ils m’avaient échappé, ce Combray, ce Venise, ce Balbec envahissants, et refoulés qui s’élevaient pour m’abandonner ensuite au sein de ces lieux nouveaux, mais perméables pour le passé. Et si le lieu actuel n’avait pas été aussitôt vainqueur, je crois que j’aurais perdu connaissance; car ces résurrections du passé, dans la seconde qu’elles durent, sont si totales qu’elles n’obligent pas seulement nos yeux à cesser de voir la chambre qui est près d’eux, pour regarder la voie bordée d’arbres ou la marée montante. Elles forcent nos narines à respirer l’air de lieux pourtant si lointains, notre volonté à choisir entre les divers projets qu’ils nous proposent, notre personne toute entière à se croire entourée par eux, ou du moins à trébucher entre eux et les lieux présents dans l’étourdissement d’une incertitude pareille à celle qu’on éprouve parfois devant une vision ineffable, au moment de s’endormir.

Le temps retrouvé, Marcel Proust


Une petite page et une photo de rue, une rue parmi d’autres dans la vaste étendue de mon labyrinthe, mais une rue qui ne ressemble à aucune autre…

Allez je retourne à la lecture du souvenir d’enfance !

Une rue de mon enfance, dans un petit village qui s'appelle le Barou

Ecrire en marge

Les Cahiers de Malte Laurids Brigge — R.M. Rilke

Durant quelques temps encore je vais pouvoir écrire tout cela et en témoigner. Mais le jour viendra où ma main me sera distante, et quand je lui ordonnerai d’écrire, elle tracera des mots que je n’aurais pas consentis. Le temps de l’autre explication va venir, où les mots se dénoueront, où à chaque signification se défera comme un nuage et s’abattra comme de la pluie. Malgré ma peur je suis pourtant pareil à quelqu’un qui se tient devant de grandes choses, et je me souviens que, autrefois, je sentais en moi des lueurs semblables lorsque j’allais écrire. Mais cette fois je serai écrit. Je suis l’impression qui va se transposer. Il ne s’en faudrait plus que de si peu, et je pourrais, ah ! tout comprendre, acquiescer à tout. Mais ce pas, je ne puis le faire ; je suis tombé et ne puis plus me relever, parce que je suis brisé. Jusqu’ici j’ai cru que je pourrais voir venir un secours. Voici devant moi, de ma propre écriture, ce que j’ai prié, soir par soir. Des livres où je l’ai trouvé, j’ai transcris cela, pour que cela me fût tout proche, pour que cela fût issu de ma main, comme jailli de moi-même. Et maintenant, je veux la copier encore une fois ici, devant ma table, à genoux, je veux l’écrire, car ainsi je le tiens en moi plus longtemps qu’à le lire, et chaque mot prend de la durée et a le temps de ralentir.

Mécontent de tous et mécontent de moi-même, je voudrais bien me racheter et m’enorgueillir un peu dans le silence et la solitude de la nuit. Âmes de ceux que j’ai aimés, âmes de ceux que j’ai chanté, fortifiez-moi, soutenez-moi, éloignez de moi le mensonge et les vapeurs corruptrices du monde ; et vous, Seigneur mon Dieu ! accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouve à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, qui je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise.

« C’étaient des gens de néant, des gens sans noms abaissés plus bas que terre. Voici que je suis pour eux un objet de risée et le sujet de leur chanson…
« Ils ont rompu mon sentier et pour augmenter mon affliction ils n’ont besoin du secours de personne…
« Maintenant mon âme se fond en moi…
« Des frayeurs la poursuivent comme un vent, ma délivrance est passée comme un nuée, la nuit me perce l’os et mes veines ne prennent point de repos.
Mon vêtement a changé de couleur par la violence de mon mal ; il se colle à mon corps et m’enserre comme l’ouverture de ma robe…
« Le jours d’affliction m’ont surpris, je ressemble à la poussière et à la cendre…
« Ma harpe n’est plus qu’une plainte et le son de ma flûte, un sanglot. »

Rainer Maria Rilke, Les Cahiers de Malte Laurids Brigge,
Points Seuil, p. 52 (traduction de Maurice Betz)

Ecrire en marge

Feue la salamandre — poèmes

« Mal à la cendre, mal à la cendre… »
Telle est la voix, qui en écho
Se perd – de miné­raux en miné­raux –
De la sala­mandre, la sala­mandre…

« Quel tison navrant saura m’atteindre,
Moi qui n’ai que cendres pour tis­ser ma peau ? »

 


Antre

Être de l’antre,
La paroi à gravir
Est parsemée d’appuis
Confortables,
D’abris séducteurs.

Traque l’inconfort.

Ces pierres d’achoppement
Ne servent qu’à t’hisser
Là où la roche plane et lisse
N’offre plus que le vertige
De l’escalade.

Œuvre sans filet,
La clef par dessus
La voûte.

* * *
*

 

Hier encore,
Encore hier
Le temps se croise,
Se décroisent les rumeurs
Du jour : le tumulte sifflote
Un air tranquille.

Bruits du temps d’antan.
Le monde est peuplé de fossiles
Mais seuls les os se souviennent.

* * *
*

 Le rêve du puisatier

Sur son sein, repose la goutte d’eau
Frémissante qui, cherchant un chemin – trop long
Pour être parcouru en un ruissellement
– Fraction de seconde où l’eau se serpente
Un rêve impalpable : S sans eau, le long du corps,
Qu’irriguent, la nuit, ses veines en dessous,
– L’écorce défait ses voiles de velours –
D’une pluie fine comme d’un courant d’air
La source des larmes et le cillement humide ?
En un ruissellement s’arrête.
Sur cette margelle joue
La scène
Du destin au repos,
Au fond du puits
Un cœur bat
quand
même.

 

 

 * * *
*

 

Répons

Qui peut répondre
Le blanc ourdit le blanc
Avec lequel il ne sait que dire
Sans paroles,  sans légende
Un feu a gravi les marches
De mes marges la braise
Obscure scrute le i ocellé
– Chrysalide de papier velours –
D’un ici ou d’un ailleurs

Qui peut répondre
Réponse du berger
Au vide qui l’entoure
Sur les franges les étincelles
Dans un crépitement à demi éteint
Redessine contre le tain usé du miroir
La voix blanche et opaque
Du Sphinx
— Ecce  homo —
Le blanc ourdit le blanc
D’un ci-gît.

 

Agglomérat

Sciure et sang
Fraîchement mariés
De ces épousailles sans lendemain
Mariage consumé
Iront rejoindre,
Portés par un vent…

– Mais était-ce bien un vent
Ce souffle passé par là ? –

De quelques pages,
En quelque livre
– Brisure de la ligne
Où sont inscrites les cendres
De ce qui n’eut lieu, un jour.

En quelque livre ou ailleurs,
La mort ravissante,
L’auto-fragmentaire.

 


* * *
*

 

Quand les yeux sont clos

Les sillons rêches et droits sont encore
A découvrir.
Dans la matrice inarticulée
Dans l’immobilité de la terre
Un bout d’ardoise s’effrite
Tombée du toit de l’automne

Trop d’équilibre soutenu par la pierre

Objet qui se vétuste

Un jour

A l’origine est ombre

La pluie a dû laver

Indélébile

Ici cette cendre sèche
En équilibre malade sur un fil

Sur le sol
Une cosse esquisse un râle
Ses coutures se délacent
Un grain veut aspirer à
(Inspirer)

L’aveuglante lumière

L’air lourd de l’été

Qui porte en son être le soufre poreux
De la naissance

* * *
*

 

Cette ombre inquiétude guète…

Ploiera-t-elle au frôlement de ce qui l’approche ?
Peurs inouïes
Enfouies dans la terreur silence, lâche, lâche
Un peu
Lâche un peu ce lest lent à remonter d’en bas,
Hors d’atteinte
Hors le hors
La langue blessée
Ou la luette interdite.

Pliera-t-elle au commencement du jour ?
Lorsque page et page, lit
Et porte, ce qui ne finit qu’un instant
Sont exil – retrait du trait – extrait
Attraction, pénible gravité.
A tâtons le guet se permet.
A-t-on légué sperme et
Œuf
Aux solitudes entées
Aux parfums de la nuit ?

Liera-t-elle encore le souffre au lait,
La main à l’acier, le gré au refus ?
Garde, garde de cette épée en amont
Du fil le tranchant de ta lecture
Ligature
Les lettres
La limite du corps
Le commun
Ou l’inutile
Le mors.

Lira-t-elle au disparu dans la chute
« Le désespoir apprend du désespéré
Le mot de l’insoumis
A rebours. »
Enseigne à l’orée de sa disparition,
La limite où s’efface
Le nivellement
D’une perte
Vive.

Ira-t-elle nourrir l’opacité du bosquet ?
Exégèse végétale
La fibre abrite encore une autre fibre
Tandis que la sève
Trace
Le chemin de sa dissolution
Trace
Le secret bourgeonnement
De son nom.

Râtelle-t-elle au large de la mer ?
Limons, limons le berceau
De notre enfance
Limaille de nos jeux : je vole,
Tu pistes, nous
brouillons
Nos verbes
Restes sans mémoire
Jetés – les dés – en pâture
Aux patelles.

A-t-elle… ?
– Peut-être…
Si guète encore cette ombre inquiétude.

* * *
*

 

Au bout de cette plume,
L’ange noir,
Ange de cachalot
Dans la mer blanche du hasard.

Avant d’être ange,
Je fus géomètre d’incendie :
Lors, j’agençais la danse des flammes
Pour en faire des nuées
De pages blanches
– Papier ligneux sans ligne,
Tout étant déjà rayé
d’avance – ;

Avant d’être ange,
Je fus témoin de paroles intarissables,
Sourcier et buveur
De cette eau – le long filet,
Ses mots dedans, sa voix après –
Témoin de mon nom inhabitable,
Foyer du verbe sentencieux,
L’eau est vive d’être morte.

Avant d’être ange,
L’eau est vive d’être morte.

.Mon noM.
– Symétrie parfaite –
Architecture spéculaire
De ma demeure où je sommeille
– le miroir a a ri ô rimel –,
Le nom dans l’interstice
Échappe au tain qui le regarde.

– Angel legnA –
Legna est le bois
qu’on brûle
Et dont je fis
Des pages blanches
– Papier ligneux sans ligne,
Tout étant déjà rayée
d’avance –

Avant d’être ange
J’ai allumé le feu
Qui fit de moi ce que je suis
Ange flamme, ange page.
Sur moi, les lignes je les écris
– Rayant d’avance

Ce qui invisible est d’habitude –.

* * *
*


 

Ecrire en marge