Mark Rothko : Rêver de ne pas être — Stéphane Lambert

Mark Rothko
Rêver de ne pas être

Stéphane Lambert
Editions Arléa

Mark Rothk - Rêver de ne pas être

Les pages dans un courant d’air s’attacheront cette année à recenser ce regard perçant, parfois jaloux et envieux, souvent admiratif et affectueux, que porte l’écrivain à l’égard des peintres, ces autres descripteurs d’autres réalités… Stéphane Lambert est un écrivain fasciné par le travail, la destinée des peintres. A ce jour j’ai lu trois livres de lui : Nicolas de Staël, le vertige et la foi (éditions Arléa), L’Adieu au paysage : Les Nymphéas de Claude Monet (Editions de la différence) et Mark Rothko – Rêver de ne pas être  (Arléa). Ce dernier, recommandé par un ami, est extraordinaire. Le narrateur part sur les traces de Rothko. Son errance le conduira en Lettonie, aux Etats-Unis à Houston mais aussi à Londres… Reste que l’errance la plus marquante demeure celle qui le conduit à l’intérieur des oeuvres de Rothko, dans ces lieux indicibles où naît l’émotion la plus vive. D’un côté, il y aurait Houston (Texas). […] De l’autre côté, Daugavpils. Anciennement Dvinsk. […] Entre ces deux poins qui séparent un océan et plusieurs révolutions, la sensation d’un écartèlement. Douze jours de mer. Et d’autres de terre. Le tout absorbé par les yeux d’un enfant. Frappé par l’évidence : Rothko a inventé un pays imaginaire logé dans la ligne de failles… Je reproduis ici un court chapitre intitulé De l’effacement du lieu au lieu de l’effacement qui est une intense réflexion sur le lieu de l’écrit et le lieu du peint et l’étrange relation qui unit ces deux pratiques.

L’effacement soit la façon de resplendir
Philippe Jaccottet

Souvent, la trouble impression d’être déjà mort et de marcher dans les pas d’une autre vie que la sienne. J’écris dans le noir. Je suis si peu sûr d’exister. Si quelque chose me pousse à écrire, c’est la folie de vouloir préciser la teneur de ces mots. Très souvent (toujours) l’écriture repose présomptueusement sur un détail qui aurait échappé à l’entendement général, qui serait à la source d’un malentendu — et qui justifierait que l’écrivain s’y noie. Écrire ce serait l’utopie de parvenir à la fin des choses par le truchement des mots. Tout est dit dans la peinture de Rothko. La fin a été atteinte. Il n’y a rien à ajouter. Mais que faire alors, pour celui qui écrit, de cela qu’il a ressenti devant les œuvres de Rothko. Ce ne sont pas ses peintures que je veux reproduire, ce sont mes émotions devant elles.

Ce ne sont pas des peintures, j’ai construit un lieu. Ainsi parliez-vous de vos œuvres avant même qu’un lieu ne les abrite. Il y aurait tant à dire sur l’entreprise d’effacement dans laquelle vous avez engagé votre peinture dès son prélude figuratif.

Mais la portée de votre peinture semble imprenable. Citadelle perdue dans les limbes, dont le rayonnement nous parviendrait sans que l’on puisse en situer l’origine, ni en définir la surface de propagation. Et il faut de suite reconnaître notre impuissance à englober la dimension de votre œuvre dans l’étroitesse de la pensée. Alors, allons au charbon, sur le terrain de l’exposition. »

p. 75-76

Mark Rothko, No. 14, 1960, 1960; oil on canvas, 114 1/2 in. x 105 5/8 in. (290.83 cm x 268.29 cm); Collection SFMOMA, Helen Crocker Russell Fund purchase; © 1998 Kate Rothko Prizel & Christopher Rothko / Artists Rights Society (ARS), New York  Source: http://www.sfmoma.org/explore/collection/artwork/22031#ixzz3i4mxjT1D San Francisco Museum of Modern Art

Ecrire dans les marges