Trois gouttes de sang, trois…

Perceval
Ou le Roman du Graal

Chrétien de Troyes
Folio Gallimard

perceval

A la mémoire de Phi­lippe Ver­cae­mer,
qui fut le trou­ba­dour de mes cours de lit­té­ra­ture médiévale

 Cette notice fait partie d’une série : Manuscrit de Perceval, Bibliothèque de la Faculté de Médecine, Montpellier, H249

Jamais silence, jamais sidé­ra­tion, jamais trois gouttes de sang n’auront jamais fait cou­ler autant d’encre rouge et noir… Déci­dé­ment Chré­tien de Troyes, dont je vous ai déjà parlé, figure parmi les plus grands ins­ti­ga­teurs des mythes lit­té­raires occi­den­taux, lui qui écrit en inci­pit de Perceval :

Qui sème peu récolte peu, et qui veut faire une belle récolte doit plan­ter sa semence en un lieu propre à la lui rendre au cen­tuple. Car en terre qui ne vaut rien, la semence sèche et meurt. Chré­tien plante et sème un roman qu’il com­mence, et il le sème en un si bon lieu qu’il ne pourra pas ne pas lui rap­por­ter beau­coup.

Qui petit seme, petit quialt, / Et qui auques recoillir vialt, / An tel leu sa semance espande / Que fruit a cent dobles li rande ; / Car an terre qui rien ne vaut / Bone semance i seche et faut. / Crestïens seme et fet semance / D’un romans que il anco­mance / Et si le seme an si bon leu / Qu’il ne puet estre sanz grant preu.

De quoi s’agit-il ? De Per­ce­val cette fois ! L’épisode se passe au moment où il est sur le point de ren­con­trer la cour du Roi Arthur qui va le faire che­va­lier. Sou­dain un vol d’oies sau­vages pour­chas­sées par un fau­con. Le fau­con en blesse une, qui tombe. Celle-ci, visi­ble­ment bles­sée, par­vient quand même à s’échapper en lais­sant der­rière elle, sur la sur­face blanche et pou­drée de la neige, trois gouttes de sang.

 

La gente fu ferue el col,
si seinna III gotes de sanc
qui espandirent sor le blanc,
si sanbla natural color.
La gente n’a mal ne dolor
qu’ancontre terre la tenist
tant que il a tans i venist ;
ele s’an fu ençois volee,
et Percevax vit defolee
la noif qui soz la gente jut,
et le sanc qui ancor parut.
Si s’apoia desor sa lance
por esgarder cele sanblance,
que li sans et la nois ansanble
la fresche color li resanble
qui est an la face s’amie,
et panse tant que il s’oblie.
Ausins estoit, an son avis,
Li vermauz sor le blanc asis
come le gotes de sanc furent
qui desor le blanc aparurent.
An l’esgarder que il feisoit
li ert avis, tant li pleisoit,
qu’il veïst la color novele
de la face s’amie bele.
Percevax sor les gotes muse
tote la matinee et use
tant que hors des tantes issirent
escuier qui muser le virent
et cuiderent qu’il somellast.

L’oie avait été atteinte au cou et elle per­dit trois gouttes de sang qui se répan­dirent sur la neige blanche, telle une cou­leur natu­relle.
Elle n’avait pas été bles­sée au point de res­ter à terre et de lais­ser à Per­ce­val le temps d’arriver jusqu’à elle.
Elle avait donc repris son vol et Per­ce­val ne vit que la neige fou­lée, là où l’oie s’était abat­tue, et le sang qui appa­rais­sait encore.
Il prit appui sur sa lance et contem­pla la res­sem­blance qu’il y décou­vrait : le sang uni à la neige lui rap­pelle le teint frais du visage de son amie, et, tout à cette pen­sée, il s’en oublie lui-même.
Sur son visage, pense-t-il, le rouge se détache sur le blanc exac­te­ment comme le font les gouttes de sang sur le blanc de la neige.
Plongé dans sa contem­pla­tion, il croit vrai­ment voir, tant il y prend plai­sir, les fraîches cou­leurs du visage de son amie qui est si belle. Per­ce­val passa tout le petit matin à rêver sur ces gouttes de sang, jusqu’au moment où sor­tirent des tentes des écuyers qui, en le voyant ainsi perdu dans sa rêve­rie, crurent qu’il sommeillait.

Tra­duc­tion J. Ribard.
Le Conte du Graal, éd. Honoré Champion

 

Trois gouttes de sang

La scène est presque d’une bana­lité décon­cer­tante. Le motif des trois gouttes de sang est d’une charge sym­bo­lique assez maigre (bien sûr les conti­nua­teurs chré­tiens de Chré­tien de Troyes y ver­ront le sang du Christ tombé de la lance de Joseph D’Arimathie mais tel n’est pas le sujet de la sidé­ra­tion de notre che­va­lier). L’analogie chro­ma­tique (contraste sang/neige contre les cou­leurs du visage de son amie, Blan­che­fleur) un peu for­cée… Mais qu’est-ce donc qui cap­tive aussi inten­sé­ment le regard de Per­ce­val au point qu’il s’en oublie lui-même ? C’est tout le mys­tère, le Graal de cette scène. Un Qui­gnard voit dans ce pen­sif un être par­venu au bord du lan­gage, au bout du mot qui reste inter­dit au bout de la langue, de ce lan­gage qui ne par­vient plus à jaillir face au vide, au réel éblouis­sant qui suit l’instant de cette pré­da­tion1.

Roland Barthes, sans aucun doute, y décè­le­rait l’origine du punc­tum de l’image, ce détail poi­gnant qui vient trans­per­cer et piquer au vif le regar­dant. Reli­sons sa défi­ni­tion du punctum :

Le second élément vient cas­ser (ou scan­der) le stu­dium. Cette fois, ce n’est pas moi qui vais le cher­cher (comme j’investis de ma conscience sou­ve­raine le champ du stu­dium), c’est lui qui part de la scène, comme une flèche, et vient me per­cer. Un mot existe en latin pour dési­gner cette bles­sure, cette piqûre, cette marque faite par un ins­tru­ment pointu ; ce mot m’irait d’autant mieux qu’il ren­voie aussi à l’idée de ponc­tua­tion et que les pho­tos dont je parle sont en effet comme ponc­tuées, par­fois même mou­che­tées, de ces points sen­sibles ; pré­ci­sé­ment, ces marques, ces bles­sures sont des points. Ce second élément qui vient déran­ger le stu­dium, je l’appellerai donc le punc­tum ; car punc­tum, c’est aussi : piqûre, petit trou, petite tache, petite cou­pure – et aussi coup de dés. Le punc­tum d’une photo, c’est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi me meur­trit, me poigne).

Roland Barthes, La Chambre claire,
Garnier-Flammarion, pp. 48 – 49

 Perceval et le Roi pêcheurQuelle étrange réso­nance entre cette défi­ni­tion, ces mots choi­sis au XXe siècle et ceux qui décrivent cette scène mythique huit siècles plus tôt. Il y aurait la pointe hasar­deuse d’un événe­ment mar­quant qui frap­pe­rait Per­ce­val, des petites tâches de sang, comme des points sen­sibles, qui tou­che­raient le cœur inno­cent (rap­pe­lons que l’innocence est un des traits prin­ci­paux de Per­ce­val) du preux chevalier. De là à l’épiphanie Joy­cienne (ou à la made­leine prous­tienne) il n’y a qu’un pas !


En infra...

  1. Je ren­voie à cette étude excel­lente trou­vée tota­le­ment par hasard sur le web «  Le pen­sif et l’écriture lit­té­raire: Per­ce­val chez Pas­cal Qui­gnard  » de Cris­tina Álvares []

1 Comment Trois gouttes de sang, trois…

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