Esquisses — Jean-François Billeter

Esquisses

Jean-François Billeter,
Éditions Allia, 2016

Esquisses, Jean-François Billeter, Ed. Allia, 2016

« ESQUISSE n°13. Nous nous sentons libres quand surgit en nous une idée, une émotion, un acte. Nous éprouvons un sentiment de liberté quand nous nous arrêtons et que nous assistons immobiles au spectacle de notre activité se déployant sans heurts selon sa propre nécessité. Nous nous sentons libres, et sommes libres si l’on veut, chaque fois que nous agissons par une nécessité qui est en nous et que notre activité ne rencontre aucun obstacle au sein d’elle-même.

Mais nombreux sont aussi les moments où nous sommes habités par un sentiment de non-liberté : notre activité se grippe et se fige parce qu’en elle des forces s’opposent à d’autres et qu’elles se paralysent réciproquement. Ce sont des moments de souffrance, légère ou profonde, parfois insoutenable. Ce sont le désir, la frustration, l’impatience, la perplexité, le découragement, la dépression, l’angoisse, la peur, la jalousie, la haine, le désespoir.

Le remède est toujours le même : réduire la tension pour que les forces qui s’opposent et se paralysent l’une l’autre se remettent en mouvement et s’engagent dans un processus d’intégration qui nous rendra notre capacité d’agir et de nous renouveler. Mais comment réduite la tension ? D’abord par l’arrêt : en m’abstenant de trouver une solution, de vouloir quoi que ce soit et en créant ainsi une détente dans le conflit des forces tout en restant attentif à ce qui va se passer. Cette attention a la vertu d’exercer une action sur ce qu’elle considère : elle place le foyer du conflit ou le nœud de la souffrance dans un espace plus large ou les forces en présence peuvent se dénouer, se recombiner et s’engager dans un processus d’intégration qui aboutira à un activité réunifiée. L’attention produit le même effet dans le cours d’un apprentissage : elle crée l’espace où les forces sollicitées peuvent se recombiner et reprendre le processus d’intégration.

Cette faculté de débrayer est naturelle, mais nous la perdons parfois quand la tension est trop forte ou la souffrance trop grande. Nous avons alors besoin de l’aide d’autrui pour nous dégager du piège et retrouver le mouvement.

L’épreuve une fois passée, cultiver l’arrêt devient un plaisir, car il est délicieux de pouvoir à tout moment s’absenter, se mettre en vacance, laisser l’activité dont nous sommes faits se réorganiser d’elle-même ou nous proposer ce qui naît en elle.

Notons ce paradoxe : l’idée que tout est déterminé dans notre activité nous porte à mieux l’observer. En l’observant, nous la modifions, nous la laissons se développer plus librement et nous devenons plus capables d’agir, donc plus libres. Nous devenons plus conscients de ce qui se passe en nous : nous progressons sur le plan de la connaissance. »

Jean-François Billeter, Esquisses, pp. 31-32

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Ravin des Nuits que tout bouscule — Isabelle Lévesque

Ravin des Nuits que tout bouscule

Isabelle Lévesque
Éditions Henry, 2014
Prix des Trouvères 2013
Grand Prix de Poésie de la Ville du Touquet

LÉVESQUE Isabelle : Ravin des Nuits que tout bouscule couverture : Isabelle Clement -

L’éveil est une courbe silencieuse. Nul n’ignore, nul ne profère, nul n’escorte plus amer le chemin. Encore les feuilles offusquées, même les vignes cachent nos pas et nous refusons la pénombre. Tes mots ne craignent ni d’épeler ni de rompre
un équilibre.

Tu sais les ravins escarpés précédant les retrouvailles. Nous connaissons les murmures et faisons feuille de route pour la quête. Rien n’arrête. Le passé retenu écartera le soir. Rien n’évite, nous affrontons chaque blessure. »

p.12

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Sur un poème de Paul Celan — Thierry Metz

Sur un poème de Paul Celan

Thierry Metz
(encres de Jean Gilles Badaire)
Editions Jacques Brémont, 1993
(Hors commerce)

 Avec deux encres de Jean Gilles Badaire Sur un poème de Paul Célan - Thierry Metz - Editions Jacques Brémond

Non, tu n’es pas rejoint,
tu retournes seulement dans tes pas
où quelqu’un, revenu d’une enfance,
voudrait te suivre. N’y parviens pas.

Homme de biais
qui ne cesse de repasser,
d’être cheminement
là où ne passent que des bêtes.

Va dans ce début d’image
qui attend, quelle personne, et comment,
comment, sans écriture, il se tient hors de nous
comme si,
là,
il y avait encore des mots. »

Encre de Jean Gilles Badaire

Encre de Jean Gilles Badaire

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Épreuves de l’écrit — Andrée Chedid

Épreuves du vivant

Andrée Chedid
Poésie/Flammarion, 1983

Epreuves du vivant, Andrée Chédid

Epreuves de l’écrit

On voudrait, d’abord, se concilier l’aube, affermir le sol des tendresses, avant de se heurter à l’écorce lisse de la page, avant de pénétrer dans cette plaine sans abri.

Nue, et parfois hostile, cette page, dont l’appel, cependant, demeure incessant.

Répulsion-attirance, désir-repli, avant d’affronter son espace.
Puis, de s’y inscrire : à torrents ou goutte à goutte.
Devant cette surface mate, sans reliefs, souvent rebelle, comment croire, espérer, qu’à force de mots, de ratures, d’élans, de retombées, transparaîtra, peut-être, un sens qui réduit on ne sait quelle obscurité, qui dévide on ne sait quel écheveau?

Embrasser la poésie au plus large; au sens étymologique du mot.

Alors, elle devient « acte », elle devient « œuvre ».
Poésie pénétrant à pleines mains, à plein regard, à plein souffle, dans la vie; pour mieux l’appréhender, pour bâtir autrement.

Éprouver ne suffit pas.
Pour traduire l’élan, pour faire germer le grain, il faut développer, modeler, architecturer ce tohu-bohu — ou ce plain-chant — du dedans.

Ensemencements et labours du langage, ce matériau à la fois malléable et rétif.
Affûtage des outils.
Recherche de la forme en deçà des formes.
Charger les mots pour qu’ils nous relient au mystère de la vie.
Interroger la parole pour qu’elle nous questionne à son tour.

Rythmes et intervalles, accords et dissonances, foisonnement de caractères ou pauses des blancs.
Les mots s’affrontent, les contradictions s’épousent, pour qu’émergent ces déflagrations, ces anfractuosités, ces mouvements aériens, enfouis au fond de nous.
Chaque poème n’est qu’une tentative, une ébauche, un tâtonnement.
Chaque texte avance sans protection, sans certitude, nous gardant assoiffé du texte à venir.

Aventure sans épilogue.
C’est là notre chance!
Le creuset initial ne désemplit pas.
Le monde est sans cesse jeune et les sèves renaissantes.

Forçant les barrages, l’acte même d’écrire recouvre de dérision la dérision.
Si, parfois, le poème exalte; ses fruits, le plus souvent, mûrissent dans les fourrés.
Gravité du chemin, fréquemment ponctué par un silence hivernal.

Pèlerinage fiévreux que celui du poète, se heurtant aux impasses blafardes.
Secouru, cependant, par un carillon de l’âme; soutenu par une transparence, une adolescence intacte, qui défoncent la grisaille, soulèvent les pièges, embrochent les filets, ouvrent passage à l’avenir.

Pas de navigation sans havre, de marche sans halte, d’oeuvre sans une part de retrait.

S’arquer contre les rumeurs fugaces, se soustraire – par moments – au monde et aux humains permet d’écarter les plis de la toile; donne à l’eau souterraine terrain où s’écouler.

Jan Van Kessel (Pays-B. 1626-1679), L'Arbre aux oiseaux, huile sur cuivre, 17 x 22 cm, Rennes, musée des Beaux-Arts

Jan Van Kessel (Pays-B. 1626-1679), L’Arbre aux oiseaux, huile sur cuivre, 17 x 22 cm, Rennes, musée des Beaux-Arts

Un temps débarbouillé de temps, une plaine offerte au peuplement du chant sont nécessaires au poète.
Exigence parfois si mal perçue!

Halte, havre, retrait, qu’il est vital de regagner.
Mais d’où il est impérieux, aussi, de revenir.

La renommée ne devrait pas être un appât.
S’il est vrai que le silence total est une chape d’ombres, que l’écho est souvent bienfaisant, que toute démarche gagne à s’élargir vers une parole ouverte; dépendre de l’encens, périr d’une grimace : mine, délabre, affadit.

Pour demeurer à l’écoute de cette opiniâtre et secrète parole, de sa requête sans véritable justification, de ce désir qui devance toujours sa cible, il faut maintenir force et foi.

Itinéraire de cavernes et de soifs, illuminé parfois de soleils neufs, de fontaines sans âge.

Ni récompense, ni sens commun, à cet engagement du poète!

Ou plutôt : récompense et signification, au cœur même de cet engagement.
Au cœur même de cette parole qui tente de traduire, en matière temporelle et durable, les remous et le rébus de la vie. »

 

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Celui qui garde ses rêves — Mah Chong-gi

Celui qui garde ses rêves,

Mah Chong-gi
Ed. Bruno Doucey, 2014

Celui qui garde ses rêve, Mah Chong-gi, Editions Bruno Doucey

Celui qui garde ses rêves est le parcours, sous forme d’anthologie et premières traductions, d’une œuvre intense, celle de Mah Chong-gi, entièrement tournée vers sa langue natale (le poète est exilé aux États-Unis depuis 1966 pour avoir participé à des manifestations contestataires et publie ses poèmes en coréen), une langue devenue seule patrie de repli, seul terrain d’exploration, une langue pour « retourner sain et sauf dans [s]on pays ».1

C’est un poète et un médecin qui écrit. Un poète pour lequel avoir un métier en prise avec la réalité est une nécessité autre que substantielle. Une éthique de la création qu’il veut authentique, « synonyme de l’étreinte et du partage« . Une poésie qui ne doit pas « partir d’une manœuvre conceptuelle qu’on opère enfermé dans une petite chambre obscure en méprisant la simple et vraie vie« . « Je ne peux me fier entièrement, écrit-il, à la littérature qui ne parle qu’un langage abstrait. Je pense que la métaphore des lieux réels traversés d’expériences est la matière même qui crée la poésie vivante. » Un double métier de guérisseur centré sur la vie, celle des hommes et celle de la langue. Si comme sa compatriote Moon Chung-hee, le style de Mah Chong-gi peut parfois être « étroitement lié aux choses quotidienne« , la nature prend une place beaucoup plus conséquente. Nature comme lieu unique des hommes, comme pays d’origine et de destination, comme centre vital et dénominateur commun de notre humanité : « [..] je comprends que nous sommes tous des gens natifs du même pays|  tant que nous sommes ainsi reliés les uns aux autres par l’eau »


Une longue rivière de ce monde

1

« Au cou­cher subit du soleil quand l’ombre de la mon­tagne en des­cen­dant
se met à cou­vrir la large rivière assom­brie
le cours de la vieille rivière devient plus étroit et
son nom et sa natio­na­lité s’estompent eux aussi.

Pre­nant place au bord de la rivière de natio­na­lité confuse
et ras­sem­blant mes der­niers jours où je me per­dais sou­vent
je veille toute une nuit écou­tant le bruit de l’eau qui remue.
Alors ton corps et le mien de natio­na­li­tés confuses
baignent dans les eaux de cette rivière inson­dables,
ah, je com­prends que nous sommes tous des gens natifs du même pays
tant que nous sommes ainsi reliés les uns aux autres par l’eau.

Enfin l’aube pénètre écartant la nuit lourde.
D’innombrables yeux d’eau qui scintillent,
les eaux de la rivière en se mêlant se frottent le corps.
Ah, cette lumière d’eau, la lumière que j’ai vue quelque part dans ma jeunesse,
nous qui allons ainsi tous ensemble dans la même direction,
je comprends que même perdus, nous restons debout en une seule compagnie. »

2

« J’ai passé quelques jours tout seul au bord d’une longue rivière. Il n’y avait ni TV, ni radio, ni littérature, ni beaux-arts, ni musique. Tout ce qui existait là était vivant. La musique vivait entre l’eau et le rocher, sur les lèvres d’une autre rosée rencontrant une rosée d’herbe vivaient les beaux-arts. La poésie vivait sur les antennes d’un insecte tâtant le sol. Le roman vivait dans le long voyage tranquille de cet insecte.

Tout ce qui existait là bougeait. L’eau, des feuilles d’arbre, des nuages, des oiseaux et de petits animaux bougeaient sans cesse et l’eau de pluie, les cris des insectes nocturnes, la lumière du jour et le clair de lune de la nuit et la lumière d’eau de la rivière et l’ombre de toutes ces choses bougeaient. Ce monde qui bougeait autour de moi faisait mouvoir mon corps en me repoussant. Tout mon corps exposé, je me mis à respirer en imitant la respiration des feuillages épais des arbres.

Enfin, j’ai pu savoir que même ma chair, étant vivante, respirait. Le corps qui respirait, dés qu’il se fut échappé des ordres compliqués de ma tête inquiète, se mit à être à l’aise. Mes épaules devenaient légères ; mes yeux devenant vifs, je pouvais voir des fruits d’arbre se cacher dans la toile d’araignée ainsi que le chant d’amour que créent les insectes en agitant leurs ailes. J’ai enfin compris que toutes les choses du monde bougeaient en une seule chose.

Toutes les choses du monde n’en formaient qu’une. Elles ne pouvaient être différentes. Alors je me suis décidé à rejeter la différence entre le grand et le petit. Je me suis décidé à rejeter la différence entre le visible et l’invisible, entre vivre et mourir. C’était une décision difficile pour moi-même. Quelques jours après, alors que je disais au-revoir à la rivière en quittant le rivage désert, elle s’est approchée de moi sans mot dire pour mettre quelques rivières claires et longues dans mon cœur. Alors je suis devenu rivière. »

Rivière de mon enfance, de toutes les enfances (photo personnelle)

 

Étoile, une joie qui n’est pas encore finie

« Longtemps je n’ai pas aimé les étoiles. Sans doute, vivant très éloigné de mon pays, je n’aimais pas avoir de la peine en les regardant se monter et se cacher si loin de notre réel. Je n’aimais pas ces étoiles qui semblaient esseulées. Cependant, l’été dernier, sur la chaîne de hautes montagnes du Nord, les étoiles que j’ai rencontrées en pleine nuit étaient lumineuses, énormes et magnifiques. Les étoiles dormaient paisiblement dans la Voie lactée toute proche comme si on pouvait y plonger les mains, et leurs souffles m’étaient tendres.

Autrefois, levant las tête, on pouvait regarder les étoiles du ciel ; on pouvait parler avec les étoiles n’importe où. Mais de nos jours, où le temps passe vite, on ne croit plus aux étoiles et on tourne le dos à l’espérance2. Cet été, pendant quelques jours, en regardant toute la nuit le champs des étoiles bienveillantes et merveilleuses, j’ai vu soudain le visage de mon père défunt et celui de mon frère mort et nous avons été heureux d’échanger des nouvelles.

Ô être cher !
Je vous appelle par-dessus toutes les dissonances du monde.
Vous ne devez ni souffrir ni vous attrister.
Y aurait-il quelque part une vie qui ne soit pas éphémère ?Pour moi aussi, ces dernières années sont venues avec beaucoup de peines.
Je vous regarde en m’appuyant sur ces peines et sur mon corps épuisé
Ô étoiles, ô regret affligeant qui n’est pas encore fini,
vous devez atteindre une joie qui demeure dans un lieu difficile à rejoindre
Votre accord est un cadeau de Dieu.
Je ferme la porte, éteins la lumière
et touche, moi aussi, votre étoile. »

Celui qui garde ses rêves,
Mah Chong-gi, Ed. Bruno Doucey, p. 50-56


En infra...

  1. Toutes les citations qui suivent sont extraites d’un article intitulé « Je parle de ma poésie » et présent dans la dernière partie du recueil, p.115-117 []
  2. Ce mot espérance est repris plus loin dans le poème Puisque l’espérance que l’on voit n’est plus de l’espérance… Cette espérance, cet espace auquel on tourne le dos résonance a trouvé une résonance particulière des mots lus aujourd’hui de  Jean-Marc Sourdillon : « Voilà pourquoi, si je voulais dégager une sorte de raison d’être à la poésie, ce serait celle-ci : créer un espace où essayer l’espérance. Pardon pour ce « grand » mot. Il faudrait le reprendre aux politiques ou aux dogmatiques religieux qui nous l’ont confisqué. Et lui redonner un sens. Celui-ci, par exemple, que l’on trouve chez María Zambrano : « Il y a une espérance qui n’attend rien, qui s’alimente de sa propre incertitude : l’espérance créatrice ; celle qui extrait du vide, de l’adversité, de l’opposition sa propre force sans pour autant s’opposer à rien, sans s’enrôler dans aucune sorte de guerre. Elle est l’espérance qui crée, suspendue au-dessus de la réalité sans l’ignorer, celle qui fait surgir la réalité non encore réalisée, la parole non dite : l’espérance révélatrice. » » — Jean-Marc Sourdillon, entretien publié par Recours au poème []
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