L’Étoffe de l’univers — Andrée Chedid

L’Étoffe de l’univers, poèmes

Andrée Che­did
Édi­tions Flam­ma­rion, 2010

L’étoffe de l’Univers : ce résidu ultime des ana­lyses tou­jours plus pous­sées de la Science… Je n’ai point déve­loppé avec elle, pour savoir le décrire digne­ment, ce contact direct, fami­lier, qui, entre l’homme qui a lu et celui qui a expé­ri­menté, fait toute la différence.

P. Teil­hard de Char­din, Le phé­no­mène humain

Épi­taphe d’une conscience

L’étoffe de l’univers est le der­nier recueil de poèmes publié de son vivant1 d’Andrée Che­did, dis­pa­rue en février 2011. Une œuvre vou­lue comme l’épitaphe d’une conscience qui va dis­pa­raître, qui se sent che­mi­nant vers cette mort pro­chaine mais qui dis­pa­raît éga­le­ment comme seule la mémoire peut le faire avec ceux qui sont tou­chés par la mala­die d’Alzheimer… par paliers pro­gres­sifs, par à-coups insi­dieux… Une œuvre écrite comme un tes­ta­ment, comme quelque-chose qui témoigne simul­ta­né­ment du ça a existé et du ça dis­pa­raît.

novembre 2005

MOURIR IV


J’en ai assez de mou­rir
Jour après jour
Et de lais­ser les jour­nées
Filer entre mes mains
J’en ai assez de périr
Jour après jour
Et de perdre dans l’oubli
Tous mes lendemains

La sève des sou­ve­nirs
Ne m’habite plus
Le silence s’installe
Nos mains unies
Se sont tues
Dans l’herbe
La mémoire m’a quit­tée
Et le jour s’enveloppe
De ficelles
Qui m’emmaillotent
Et me laissent sur la rive
Abandonnée

P. 117

S’il est d’usage de consi­dé­rer sou­vent, comme Hugo, et je trouve à tort, le poète comme un phare jetant « sa flamme // Sur l’éternelle vérité » afin de chas­ser du monde cette pesante obs­cu­rité du monde qui l’opacifie, Andrée Che­did serait cette poé­tesse qui nous offri­rait, dans un der­nier tour de pro­jec­teur au comble d’un roman­tisme désuet, cette ultime et cir­cu­laire « illu­mi­na­tion » du vaste océan qui l’entoure, avant que ne se perde défi­ni­ti­ve­ment la clarté vacillante du fanal. Mais ce n’est pas si… simple. Andrée Che­did est de ces poètes qui cultivent l’élégance de la sim­pli­cité en refu­sant les rac­cour­cis simplistes.

Pour com­prendre ce recueil, il faut sans doute en sai­sir l’épaisseur de son titre : L’étoffe de l’univers. Le titre, à bien des égards, ouvre le regard que l’on peut por­ter sur le recueil. Le titre tire son ori­gine d’une expres­sion concep­tuelle de Pierre Teil­hard de Char­din2, à qui un poème épo­nyme est dédié.

Pour le dire vite, ce concept, chez Teil­hard, est une ten­ta­tive scien­ti­fique et théo­lo­gique de récon­ci­lier l’Esprit et la Matière comme un tout consti­tu­tif de l’Univers. Le recueil alors peut se lire comme le jour­nal d’un esprit récon­ci­lié au monde, l’univers et la conscience de l’univers (et non pas l’âme) sym­bio­ti­que­ment réunis au terme de la jour­née, que l’on nomme le cré­pus­cule. Dans Ma terre retrou­vée :

J’avais perdu ma terre
En un jour de vacarme
En un jour de cha­grin et de larmes

[…] J’ai retrouvé ma terre
Je m’y pro­mène sans abri

Un livre comme un entre­croi­se­ment de fils

L’étoffe de l’univers peut aussi s’entendre d’une manière plus sym­bo­lique, celle du tex­tile, un entre­croi­se­ment de fils, des « ficelles qui […] emmaillotent » l’entortillement des des­tins sur la trame de la vie. Le poète serait en quelque sorte cette Parque qui tire les fils de l’écheveau pour res­sen­tir phy­si­que­ment les des­tins glis­ser entre ses mains. On trouve dans les poèmes d’Andrée Che­did ce regard défi­lant sur ce fleuve, décrit par Héra­clite, que l’on nomme le temps. Mais on ne sait plus très bien à la lec­ture si le fleuve n’est pas immo­bile et si ce ne sont pas les yeux qui lui donnent l’impression de mou­ve­ment, comme un long mou­ve­ment de travelling…

"Les Trois Parques" - (c) 2011 Cali Rezo - Peintures numériques - modèle Mina

Ainsi Andrée Che­did com­mence son recueil par des pro­lé­go­mènes qui consti­tuent une nar­ra­tion reve­nant sur le temps et le lieu de l’enfance, sur la néces­sité d’être pares­seux pour accé­der à l’état poé­tique (« Eloge de la can­cri­tude »), sur les débuts de sa vie, son mariage, ses enfants, et se ter­mine sur sa ter­rible mala­die contre laquelle elle lutte de toutes ses forces :

Je m’accrochais à des riens, un bruit léger à peine audible, une part de lumière. Je conser­vais chaque miette de bon­heur, j’avalais tout.

p.25

La suite du recueil est un voyage, du moi vers l’autre, du retour à la terre retrou­vée, du vivre au mou­rir. Ces poèmes sont comme des monades3 nomades. Chaque poème est une prise de parole d’une conscience indi­vi­duelle — pro­cla­mée poète, Andrée Che­did y tient — (en cela, Andrée Che­did n’est pas ce phare uni­ver­sel hugo­lien éclai­rant les secrets du monde, sa lumière à elle n’illumine pas les choses mais « ouvre des brèches // Et des pas­se­relles » entre elles pour qu’elles s’illuminent les unes les autres) et errant sur les élé­ments essen­tiels et consti­tu­tifs de l’univers. Cette parole témoigne de son appé­tit du monde, de ce bon­heur encore intact — mal­gré l’effacement dans le néant — de man­ger des « miettes de bonheur ».

La fin du recueil, le post-scriptum, est éton­nante. Chaque poème écrit est pro­longé dans cette par­tie par une cita­tion com­men­tée, une réflexion qui apporte un nou­vel éclai­rage : on y trouve, entre autres, des mots de Saint Augus­tin, Hei­deg­ger, William Blake, Rilke ou encore René Char.

Évi­dem­ment, ce recueil de poèmes — for­mel­le­ment d’une sim­pli­cité dépouillée, pleine d’une naï­veté d’enfant (à ce titre, je trouve que le regard d’Andrée n’est pas éloi­gné de celui de Duras, à la fin de sa vie) — m’a énor­mé­ment tou­ché et ému en ce qu’il incarne, en ce qu’il repré­sente pour moi l’état inté­rieur et la parole rete­nue de ma mère aux der­nières années de sa vie…4

Pour finir ce billet, car j’aime avant tout écou­ter le grain de la voix des poètes, je vous invite à (ré-)écouter Bono­boo, paroles d’Andrée et chant de Mathieu.

PS : Un grand merci à Cali Rezo pour son aimable auto­ri­sa­tion d’utiliser son illus­tra­tion des Trois Parques.


En infra…

  1. Si le recueil est paru en 2010, les poèmes, pour la plu­part datés, semblent s’échelonner entre février 2004 et octobre 2006 []
  2. Je ren­voie à deux lec­tures pour ten­ter de com­prendre le concept d’Étoffe de l’Univers :

    []

  3. Au sens Hus­ser­lien du terme : « la monade carac­té­rise le rap­port inter­sub­jec­tif. Le mot « monade », ici, désigne la conscience indi­vi­duelle, l’individualité en tant qu’elle repré­sente à la fois un point de vue unique, ori­gi­nal sur le monde et une tota­lité close, impé­né­trable aux autres consciences indi­vi­duelles ou indi­vi­dua­li­tés. » Wiki­pé­dia []
  4. La dif­fi­culté à écrire cet article qui ne me satis­fait pas témoigne de cette émo­tion encore vive []

2 Comments L’Étoffe de l’univers — Andrée Chedid

  1. Julie (De Litteris)

    Cet article me touche énor­mé­ment, par la jus­tesse et la sen­si­bi­lité qu’il dégage. Je n’ai lu qu’un recueil d’Andrée Che­did et un de ses romans, vous me don­nez envie de me pré­ci­pi­ter à sa décou­verte — la men­tion de Duras, mais pas seule­ment : la vérité qui se dégage de vos mots et de ceux de l’auteur.

    Merci !

  2. Sébastien

    Content qu’il vous ait tou­ché ! Et pour­tant il a été très dif­fi­cile pour moi de rédi­ger ces quelques mots dont je n’étais pas satis­fait… Par­ler de poé­sie est un exer­cice que je trouve tou­jours périlleux (je repense tou­jours à la phrase de Bar­bara : « Ne pas par­ler de poé­sie en écra­sant les fleurs sau­vages »). Mais l’exercice est très pro­fi­table pour gar­der du recueil une idée plus juste de ce qu’on a res­senti en le lisant…

Ecrire dans les marges