La poésie n’existe pas — Le peintre vu par Eugenio Montale

La poésie n’existe pas

Eugenio Montale
traduit de l’italien par Patrice Dyerval Angelini

Arcades Gallimard

La poésie n'existe pas, Eugenio Montale, Arcades Gallimard

Les pages dans un courant d’air s’attacheront cette année à recenser ce regard perçant, parfois jaloux et envieux, souvent admiratif et affectueux, que porte l’écrivain à l’égard des peintres, ces autres descripteurs d’autres réalités…
Ce petit livre, La poésie n’existe pas, au titre étrangement paradoxal pour ce poète nobelisé en 75 (mais il faut lire le premier conte pour en savourer le titre),  rassemble neuf textes, publiés entre 1946 et 1951,  dont sept satires caustiques, par lesquelles, nous dit le traducteur, l’auteur se montre avant tout un esprit libre car esprit clair : […] on reconnaitra sans peine des situations, des problèmes, des caractères et des travers toujours actuels, traités par le biais des caricatures où se déploie la finesse malicieuse... Eugenio Montale se moque, non sans une certaine tendresse, des peintres de son temps qui sont aussi les peintres de toujours. Sa moquerie des peintres est aussi, par un jeu ironique, moquerie du méta-discours tenu à propos des peintres. Ainsi peintres et critiques (le texte L’intellectuel en dresse également un portrait peu flatteur), modernes et conservateurs sont renvoyés dos à dos dans un costume de pompier à leur mesure. Je laisse à chacun d’en juger avec cette conclusion abrupte et péremptoire : « Le peintre est victime d’une erreur : il est né trop tard, ou trop tôt. Heureux ceux qui ont peint « les croûtes du dix-septième siècle » ! Ils mourront eux aussi, mais pendant quelques siècles ils auront réussi à surnager. »

Deux extraits :

« Le peintre voudrait peindre une belle prairie vert émeraude, une vache broutant des coquelicots, deux meules de paille sur le fond, et en haut du ciel bleu voilé de boucles de nuages. Il le voudrait mais ne peut le faire. Il a souvent essayé mais une voix intérieure lui a dit : halte-là, arrête-toi.  » Non possumus ! »

Le peintre a été informé de ce que le but de son art n’est pas de peindre la réalité mais les tempêtes de son crâne, sa vision du monde, sa Weltanschauung. Or son crâne ne renferme rien de semblable. Alors qu’il est né pour ne pas penser, on lui a fait croire qu’il doit au contraire donner forme et couleur à l’Idée.

En pratique, l’Idée n’est nullement une idée mais consiste à suivre une certaine formule qu’on estime neuve, moderne ou « progressive » par rapport aux autres. Qui a dit cela ? Pas le peintre. Le peintre n’a rien dit. Cependant il a délégué tout jugement sur son art à une clique de gens supposés compétents dont il doit accepter les leçons et le jugement. Le peintre peint par délégation, peint la pensée des autres. » (p. 43-44)

[…]

« Le peintre a trois voies : stylisation modérée du réel, réalisme figuratif ou photographique, et peinture abstraite. Il juge opportun de les explorer toutes les trois, en divisant son activité en étapes ou « périodes ». Il espère ainsi que l’une au moins de ses trois périodes lui procurera la faveur de ceux qui fabriquent l’opinion publique.

Le peintre découvre avec stupeur que son coiffeur, son tailleur, son concierge peignent mieux que lui. Ce sont des « peintres du dimanche », les seuls qui possèdent une technique authentique, à une époque qui a détruit la technique académique transmissible. Il tente de les imiter mais n’aboutit qu’à un pompiérisme du dimanche. C’est comme si une corneille s’efforçait d’imiter le rossignol. » (p. 46-47)

"Une Séance du jury de peinture" par Henri Gervex, 1885

« Une Séance du jury de peinture » par Henri Gervex, 1885

Ecrire dans les marges