Vaches, Frédéric Boyer

 Vaches

Frédéric Boyer,
P.O.L., 2008

Vaches, Frédéric Boyer, Ed. .P.O.L.

Cette lecture est dédiée à Serge K.
qui sema sur mon chemin ce petit livre inattendu.

Vaches est un petit opuscule salvateur et (encore) assez inclassable. Vaches n’est pas un roman, ni un récit, ni un recueil de poèmes, ni un essai. Ce n’est pas un livre qui nous parle de l’âpreté du quotidien de tout un chacun, ni de notre place dans l’univers, tel un Hubert Reeves tout en mamelles. Ce n’est pas un livre métaphysique, ni un manuel d’anthropologie ou de philosophie, même s’il est fait allusion à Empédocle, à Platon, à la citation (apocryphe ?) de Diogène d’Apollonie : « L’âme sèche des vaches est la plus sage et la meilleure ». Si la voix de Télémaque s’y fait entendre, ce livre n’est ni un récit mythologique, ni une épopée relatant la transhumance des bovidés1. Il n’évoque ni les rapports sociaux qui nous lient les uns aux autres, auquel cas on lui prêterait une portée politique, voire même la tentation d’une internationale de la vache prolétarienne ; ni la psychologie complexe qui nous traverse dans une démarche bovinofreudienne de trouver le trauma originel de nos névroses les plus meuglantes. Et en même temps Vaches est tout cela à la fois, pourvu qu’on lui prête l’intention de vouloir nous bouleverser dans les fondements mêmes de notre existence. Ce pourrait être juste une fable au second degré, un délire idéologique d’un gourou vegan qui nous moraliserait sur la nature bovinophage, sanguinaire, profondément violente, bicéphale (l’une tentant de justifier béatement les atrocités commises par l’autre) de l’homme contemporain. Mais c’est tout autre chose.

Les premières à mourir ce sont les vaches.
Aucun être vivant sur terre n’est aussi temporaire ni aussi précaire ni aussi transitoire qu’une vache.
Les premières à mourir de soif ce sont les vaches.
Les premières à mourir de mort ce sont les vaches.
Les toutes premières à mourir de nous-mêmes ce sont les vaches.
Depuis nous n’avons jamais réussi à oublier la mort certaine des vaches.

Dans la longue nuit des vaches, nous dit en substance l’auteur, nous avons à penser notre place, à repenser notre part d’ombre. C’est beau et c’est inquiétant. C’est très drôle par moment et c’est inquiétant. C’est le crépuscule nietzschéen au cours duquel les idoles qu’on abat « ont des robes pleines de ronces et de fleurs et de poudre des champs« . Détruire le veau d’or, donc. L’histoire est ancienne. La vache, hors de toute innocence, est mère d’un péché capital qu’elle se doit de payer. Et pourtant, Frédéric Boyer (qui publia une nouvelle traduction de la Bible la même année que ce livre), rappelle les commandements naturels de la vache :

Une vache ne mange pas ses semblables. Une vache ne tue pas un vache. Ni père ni mère. Une vache n’adore pas d’idoles. Une vache ne désire pas la femme d’autrui. Une vache ne vole rien à personne.

*    *    *

Vaches est un livre qui peut paraître péremptoire, dans un mode assertif perturbant par rapport à la réalité que le lecteur présuppose. Il pose par exemple comme principe (cf. la première citation) que  les vaches sont une espèce en voie de disparition, que tel notre ennemi juré nous les exterminons méticuleusement, jour après jour, depuis la nuit des temps. En recevant cette assertion péremptoire, en lecteur critique, on s’insurge ! Eh pardi ! les vaches ne sont pas en voie de disparition ! On les élève même pour les becqueter ! Mais c’est peut-être là où le bât blesse. Comment considérer la vache comme faisant partie d’un tout harmonieux (« une vache se caractérise par un certain rapport harmonieux de mouvement et de repos qui nous effraie« ) si nous ne leur prêtons comme finalité que le choix de finir dans notre assiette, de les rabaisser à une donnée économique convoitée par nos ventres gargouillants (« Il est très rare qu’on connaisse la différence entre la vache et l’os, entre la vache et la viande ou le lait chaud.« ). F. Boyer interroge la différence, un peu à la manière d’un René Girard : Qu’est-ce qui nous sépare de la vache ? Qu’a-t-elle que nous n’ayons pas ? Que nous ayons toujours voulu sans jamais l’obtenir ? Que faut-il déployer comme violence contre l’indolence qu’elle dégage pour tenter de trouver en nous-mêmes une définition qui nous satisfasse ? Qu’est-ce qui, alors, nous a rendu aussi haineux de la corpulence lourde, lente et langoureuse des vaches ? A ce degré de pensée, la vache métaphorique devient métonymique : derrière la vache se cache l’objet de notre rejet, de notre haine, de notre reflet…  « Dans chaque vache il y a quelqu’un à tuer. Un monstre à sacrifier qui n’est pas la vache elles-même mais très probablement nous-mêmes« . Là, pour moi surgit l’image même du Minotaure, l’être politiquement sacrifié sur l’autel du pouvoir à préserver. « Les vaches sont nos doubles, mais qui étaient les vaches ? » demande sournoisement le narrateur. Si les vaches ne reflètent que notre aspiration à vivre, elles, au moins, le font paisiblement…

Les vaches n’ont jamais eu besoin de notre vieille métaphysique s’embarrassant du caractère inéluctable et nécessaire de la mort.

Les vaches n’ont aucune superstition. Ni bonheur ni amour. Éternellement temporelles. Elles ignorent l’amnésie du repos. Leur existence même n’étant qu’un long repos actif dans les prés et les champs.

Frédéric Boyer interroge finalement notre rapport à la multitude (« Avec les vaches il est finalement venu au monde beaucoup plus de victimes qu’il n’était jamais poussé d’arbres sur toute la terre.« ) : multiplier les vaches pour les manger c’est en supprimer le caractère sacré, unique et vivant : « Le mot vache désignait à la fois une constellation céleste et l’animal promis à nos abattoirs. » C’est les rabaisser à l’état d’objets manufacturés, de matière abstraite dont la finalité est d’assouvir notre voracité inextinguible, c’est les transformer en « abstractions d’espèces et de genres.« 

Est-ce que nous nous comportons autrement quand il s’agit de sauvegarder un bout de territoire, un privilège, une certitude qu’on voudrait universelle ? Ce que nous faisons aux vaches, ne le reproduisons-nous pas à l’infini sur ce qui nous semble obstinément un obstacle, un ennemi ou tout simplement l’objet qui se dérobe à notre désir capricieux ? En somme, assène le narrateur, « après les vaches, à qui le tour ?« 

A ce stade de la lecture, je ne voudrais pas qu’on se méprenne, ce livre n’a rien de didactique ni d’idéologique. Bien au contraire, il est porté par le souffle d’une violente poésie dont chaque mot résonne en échos polysèmiques. Après, tout est affaire d’interprétation et de vécu. Lisant ce livre je me souviens d’une période, étant enfant, où vivant à côté d’une ferme j’accompagnais le fils de mon voisin, Luc J.. Ensemble nous menions le petit cheptel de vaches de son père dans le champ voisin. Ça meuglait, ça résistait, ça avançait avec toute la lenteur possible. Les bottes dans la boue des ornières, le nez dans la bouse, le vent des queues chassant les mouches. Ça n’était pas propre, au sens urbain du mot. Mais quelle émergence du réel ! D’ailleurs, je revois encore très bien l’indolence et l’interrogation dans le regard  vide et langoureux des vaches.

Pour finir, je vous laisse sur cette citation qui, toujours dans un imaginaire péremptoire, place la vache comme écrivant et qui donne un aperçu de la puissance poétique de ce petit livre qui appelle à la lente rumination de tous les mots.

Elles nous écriront un jour avec angoisse : vous nous manquez.

Leurs lettres se perdront dans l’univers des lettres perdues par d’autres animaux que nous.

Les vaches sont des étoiles, des astres morts, des écrivains silencieux.

L’alphabétisation des vaches a constitué un lent processus dans l’histoire des vaches. Avec de nombreux revers. Certains temples anciens ont représenté des vaches scribes. Des vaches couchées sur leur écritoire. Épuisées de fatigue. Des vaches folles d’inquiétudes devant les mots écrits. Attachées à leur table de travail. Des vaches pleines d’encres et de mots qui ne disaient plus rien à personne. Ni à aucun vivant sur la terre.

  1. Transhumance est un faux amis étymologique que j’aime beaucoup car il fait entendre l’humain, un quelque chose qui traverserait l’humain, là où il n’est question que d’humus, de terre, d’errance géographique à travers les terres []

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